Anarchive de l'histoire de la zone urbaine de l'île Seguin

Ce cycle de rencontres organisé par La Générale en théorie, l'une des composantes de l'artist-run-space La Générale en manufacture, fait entrer en résonance in situ l'histoire de la zone urbaine de l'île Seguin où elle se trouve, et des problématiques de la ville, du travail, et de l'action politique.
Il fait pendant à des démarches de réflexion critique et de création qui travaillent sur les contradictions du passage de la cité-usine à la cité créative des plans urbains actuels, en sollicitant des chercheur-e-s à intervenir librement à partir de leurs démarches de recherche.
L'île Seguin des années 20 aux années 90 est le site des Usines Renault, qui comptera jusqu'à 30000 employés. Fleuron de l'industrialisme et de l'histoire ouvrière en France, l'usine est nationalisée au sortir de la seconde guerre mondiale, puis fera les grandes heures du syndicalisme notamment en 1968. Après sa fermeture, Pinault fait le projet d'y créer une grande fondation d'art contemporain qui fait polémique et il renonce pour Venise, puis, au gré des circonstances de la vie politique, émerge l'actuel projet d'une "île des arts" au sein d'une "Vallée de la culture".

Sur une proposition de Béatrice Rettig (beatrice.rettig AT free.fr), Olivier Nourisson (olivier.nourisson AT free.fr), Arnaud Elfort (arnaud.elfort AT gmail.com), Timothée Nay (t.nay AT hotmail.com), Caroline Goldblum (carolinegoldblum AT yahoo.fr), Jan Middelbos-Mitrič (jan.middelbos AT gmail.com) à la Générale en manufacture, 6 Grande Rue, 92310 Sèvres (Métro Pont-de-Sèvres)

Gilles Leparmentier : Une brève histoire de l'île Seguin (3/10/2010)

Gilles Leparmentier est architecte et réalisateur. Sa formation à l'Unité de formation en architecture expérimentale de l'École des beaux-arts de Paris créée en 1968 et installée au coeur des Halles alors en travaux, ouvert à la transdisciplinarité et aux pédagogies radicales, fait de lui un architecte qui pense la ville en contexte. Riverain de la zone urbaine de l'île Seguin depuis de longues années, il en a suivi les luttes politiques d'alors et leurs transformations jusqu'à aujourd'hui, ainsi que les péripéties du plan urbain.
La rencontre sera l'occasion de reparcourir l'histoire de la zone urbaine de l'île Seguin, l'île elle-même, des Usines Renault au projet Pinault puis à aujourd'hui, mais aussi des transformations d'une zone urbaine partagée entre quatre municipalités, tenant lieu d'une initiation rapide aux politiques de la ville. Rencontre entre récits, plans et cartes, films expérimentaux, images d'archives, etc.

Carlos Pérez López : Une lecture de l'essai "Critique de la violence" de Walter Benjamin (21/11/2010)

Afin de nous situer dans une réalité concrète à partir de laquelle puisse avoir lieu une discussion, Carlos Pérez López a choisi de parler d’une série de grèves de la faim de prisonniers indigènes mapuches au Chili durant l'été passé, poursuivis par la justice civile et la justice militaire en application d'une loi antiterroriste instaurée durant la dictature et pourtant réformée en 2001, faisant omission de la singularité du conflit mapuche, ainsi que des droits internationaux actuellement en vigueur.
L’essai Critique de la violence de Walter Benjamin nous fournit une perspective philosophique capable de répondre aux questions soulevées, notamment en ce qu’elle apporte une pensée de la solution des conflits (culture du cœur), qui contient en puissance les instances décisives qui déterminent la sortie des conflits en fonction de la singularité des cas.
Carlos Perez Lopez est doctorant en philosophie à l'Université Paris 8 Saint-Denis (La grève générale comme problème philosophique : Walter Benjamin et Georges Sorel). Co-responsable du programme des Dialogues Philosophiques, Maison de l’Amérique Latine à Paris. Membre de l'équipe d'Anthropogical materialism, From Walter Benjamin and beyond - A journal of social research.

Vicente Escolar Bautista : De la grève de la production à la grève de la reproduction (5/12/2010)

Il est temps de poser la question de "nouvelles" formes de grève au jour des expériences des grèves récentes :
- Considérer non plus seulement la grève de la production, mais de la reproduction puisque la phase actuelle du capitalisme et de ses crises n'est plus un problème de surproduction, mais un problème de reproduction, de l'argent, de la vie de quiconque, de la vie toute entière. De la crise financière à la crise sociale : la vie de quiconque est en danger.
- Notre monde se soutient par des flux, et c'est dans la circulation que se joue l'économie puisque toute notre vie est potentiellement médiatisée par l'argent, où le travail devient une "mobilisation" : de flux d'énergie, d'informations, de marchandises, de déchets, de sécurité, de flux mécaniques et humains...
- Bloquer l'économie, bloquer la politique pour faire échec au pouvoir central de l'argent, et au pouvoir central de la politique des partis et de la démocratie capitaliste.
- Créer des coordinations d'assemblées locales, territoriales et hétérogènes (AG interprofessionnelles, Asamblea de Barcelone,...)
- La grève à venir, cette "nouvelle" forme de grève, est un outil entre autres : enquêtes, maisons communes, AG locales, coordinations territoriales où régionales, pratiques de solidarité etc.
- Voir l'insuffisance des positions et stratégies des dernières années ancrées sur les identités séparées, et épuisées par la dispersion.
Vicente Escolar Bautista est poète et militant. Membre de divers collectifs notamment le collectif V de Vivienda et El Dinero Gratis à Barcelone, et de la Maison de la grève à Rennes.

Francine Bolle : Pratiques et figures légitimes et illégitimes de la grève (16/01/2011)

En partant de l’étude des dynamiques en œuvre lors des mouvements de grève de la période de l'entre-deux-guerres, des pratiques et actions développées les grévistes eux-mêmes, parfois (souvent ?) en opposition avec ceux préconisés par leurs organisations syndicales, je propose d'évoquer les conflits et tensions qui se sont manifestés au sein du dit « mouvement ouvrier ». Il s’agira de montrer que le mouvement des grèves, loin d’être la manifestation homogène de travailleurs s’identifiant à leurs organisations syndicales, était au contraire le creuset de tensions et conflits au sein même de ces organisations. La grève apparaît ainsi comme une réaction collective qui constitue un moment crucial de critique de rapports sociaux habituellement vécus comme allant de soi. C’est dans ce cadre également que l’on verra être définies des pratiques et figures légitimes de la grève (ouvrier autochtone, mâle, syndiqué, la « grève » bras-croisé, le cortège, etc.), et partant, celles illégitimes (les femmes, les étrangers, le recours à la violence, etc.).
Francine Bolle est doctorante et assistante en histoire à l'Université Libre de Bruxelles et professeur d'histoire à l'Ecole ouvrière supérieure. Rédige sa thèse sur les grèves insurrectionnelles dans l'entre-deux guerres en Belgique.

Eric Lecerf : La grève est-elle un concept philosophique ? (20/02/2011)

Notre question sera celle-ci : la grève est-elle un concept philosophique ? C'est une question dont nous tenterons de montrer le caractère tout à la fois intempestif et iconoclaste. Iconoclaste dans la mesure où elle rompt avec les représentations de la grève qui sont nôtres et qui relèvent de ce que l'on peut appeler le champ socio-politique, la grève trouvant ses qualifications dans cet espace incertain qui, depuis le XIXème siècle mêle le social et le politique. Intempestive dans la mesure où elle tend à conférer à la grève la valeur d'un principe, là où on nous a appris à n'y voir qu'une action conditionnée par son actualité, engagée dans une résistance aux déterminations d'un présent qui lui donnent ses orientations. Pour traiter cette question, nous serons cependant amenés à retraverser l'histoire du mouvement social, en revenir au moment où la grève est encore nommée « cabale », puis plus tard, « chômage volontaire ». Nous partirons ainsi d'un cas se situant à l'orée de la modernité, c'est-à-dire bien avant que le salariat ne soit un modèle général de socialisation du travail. Il s'agira de la grève des imprimeurs lyonnais et parisiens de 1539.
Eric Lecerf a été directeur de programme au Ciph de 1992 à 1998. Enseignant depuis 2002 en philosophie à l'Université Paris 8 Saint-Denis. Auteur de La famine des temps modernes (1992), et Le sujet du chômage (2002).

Michaël Löwy : L'étincelle s'allume dans l'action, la philosophie de la praxis dans la pensée de Rosa Luxembourg (2/04/2011)

C'est Antonio Gramsci, dans ses Cahiers de Prison des années 1930, qui va utiliser, pour la première fois, l'expression « philosophie de la praxis » pour se référer au marxisme. Certains prétendent qu'il s'agissait simplement d'une ruse pour tromper ses geôliers fascistes, qui pouvaient se méfier de toute référence à Marx ; mais cela n'explique pas pourquoi Gramsci a choisi cette formule, et pas une autre, comme « dialectique rationnelle » ou « la philosophie critique ». En réalité, avec cette expression il définit, de façon précise et cohérente, ce que distingue le marxisme comme vision du monde spécifique, et se dissocie, de forme radicale, des lectures positivistes et évolutionistes du matérialisme historique.
Peu de marxistes du 20ème siècle ont été plus proches de l'esprit de cette philosophie marxiste de la praxis comme Rosa Luxemburg.
Michaël Löwy est directeur de recherche émérite au CNRS et enseignant à l'Ehess. Il est auteur notamment de Rédemption et utopie, Le judaïsme libertaire en Europe centrale (1988), Révolte et mélancolie : le romantisme à contre-courant de la modernité (avec R. Sayre, 1992), Walter Benjamin : Avertissement d'incendie, Une lecture des thèses sur le concept d'histoire (2001), Franz Kafka, rêveur insoumis (2004), Juifs hétérodoxes, Messianisme, romantisme, utopie (2010).

Anne Steiner : RAF, Guérilla urbaine en Europe occidentale (12/11/2011)

En 1972, alors que la jeunesse occidentale poursuit sa mobilisation contre la guerre du Vietnam, des bombes éclatent aux quartiers généraux américains de Francfort et de Heidelberg, causant la mort de plusieurs soldats et de lourds dégâts matériels. Ces attentats sont revendiqués par la Fraction armée rouge, la RAF, un groupe qui déclare vouloir attaquer l'impérialisme au coeur même des métropoles, et qui affirme ne représenter que lui-même. Pour ses militants, le mot d'ordre du mouvement étudiant "Il faut lutter ici et maintenant" est devenu une prescription éthique qu'ils ont assumée jusqu'en prison dans les conditions les plus dures. D'autres attentats suivront contre des juges, des policiers, un groupe de presse, des responsables politico-économiques.
Maîtresse de conférences au département de sociologie de l'université de Paris ouest Nanterre, Anne Steiner a soutenu en 1985 une thèse consacrée à l'étude de la Fraction armée rouge publiée en 1987 aux éditions Armand Collin (Méridiens Klincksieck) sous le titre "Fraction armée rouge, guérilla urbaine en Europe occidentale". Les éditions l'Echappée ont republié cet ouvrage en 2006 dans une version revue et corrigée.

Oreste Scalzone : Opéraisme vs ouvriérisme, marxisme vs Marx, inéfficience de la contradiction capital-travail, etc. (12/04/2013)

Rencontre avec Oreste Scalzone, "vieil émeutier, repris de justice, promeneur de cour de prisons, fuyard, agit'acteur, porteur de valises de mots, révolutionnaire dilettante, accordéoniste critique, communaute".
Oreste Scalzone est un des cofondateurs du mouvement Potere Operaio, avec Toni Negri, Franco Piperno, et un millier d'autres activistes, partisans d'une critique radicale du capitalisme, du travail, de l'État et de la société actuelle. Exilé des années de plomb en France en 1981, il n'a pu retourner en Italie qu'à partir de 2007. Il est auteur notamment en français de L'État et la révolution avec Paolo Pesichetti, et de Le Léviathan et le terroriste avec Claudio Ielmini.
La traduction d'opéraisme en français par ouviérisme est un complet contresens, qui se traduirait plutôt si on voulait le traduire, par usinisme : la critique du travail est au coeur de l'opéraisme. Ceci induit une lecture non dogmatique de Marx, et une autre conception de la révolution.
La rencontre est particulièrement orientée par la proximité immédiate de l'ancien site des usines Renault de l'île Seguin. A la même époque en Italie, on pourrait parler des usines Fiat. Les fantôme surgissent, qui rappellent que la confrontation avec l'histoire par celles et ceux qui l'ont vécue, est une confrontation avec leurs propres subjectivités.

Giancarlo Pizzi : Gramsci (20/09/2013 + 29/09/2013 + 6/10/2013 + 13/10/2013 + 23/11/2013)

Les textes choisis correspondent à deux périodes bien différentes de la vie de Gramsci.
L'Ordine nuovo correspond à sa jeunesse et à la période initiale de formation du Parti Communiste, le cahier 22 dit Americanismo e fordismo est un des points les plus innovants de sa pensée, telle qu’élaborée en prison.
Le lien est constitué par le travail. Le travail de l'ouvrier professionnel de la Fiat et il Consiglio di fabbrica comme expression de la relation entre production et pouvoir, le taylorisme comme innovation capitaliste et le fordisme et les formes de gouvernance de l'état, comme traduction sociale.
Giancarlo Pizzi est co-fondateur des revues Futur Antérieur, La Rose de personne, et Intempestives, et cuisinier de pasta à la norma communistes. Également poète et militant radical, il a fait partie de celles et ceux qui ont du s'exiler d'Italie durant les années de plomb, lui parti vers le Brésil, avant de venir en France.
Associant cuisine italienne et philosophie politique, Giancarlo Pizzi nous propose une lecture de Gramsci telle qu'elle avait accompagné la formation de ses convictions.

Perrine Val : La RDA vue par le PCF (13/04/2014)

En 1974, une équipe de tournage française et communiste part en RDA avec le but de donner une image plus juste de la vie quotidienne en Allemagne de l'Est. Heurtant de plein fouet les contradictions de la Guerre froide, le film sera jugé trop propagandiste pour être diffusé en France, et pas assez engagé pour être montré en RDA. La projection de ce documentaire permettra de discuter de la perception occidentale de "l'Est" et des échanges culturels par delà les frontières idéologiques.
Vivre en paix : RDA 1974, 57', Daniel Karlin, avec la collaboration de Bernard Eisenschitz, François Mathieu, Images : Frédéric Variot, Daniel Canfrere, Son : Philippe Chassel.
"L'idée du film est née de la campagne lancée contre les pays socialistes. La RDA n'est certes pas une inconnue, mais l'anticommunisme des années de la guerre froide, puis celui plus sournois, sans perdre en virulence des années présentes, n'ont pas contribué à en donner une image exacte. Il s'agissait donc de remettre les choses en place sans toutefois tomber dans l'excès inverse qui, il faut bien l'avouer, peut encore marquer certains documentaires produit en RDA. Daniel Karlin n'est donc pas allé chercher ses héros parmi les super-activistes qu'on lui avait proposés, mais dans deux familles moyennes. (...) Ce choix rend ainsi sensible l'existence de plusieurs niveaux de conscience et d'appréciation de la réalité. Daniel Karlin balaie ainsi tous les préjugés, et bâtit peu à peu le portrait de ce pays dans ses aspects les plus simples et les plus complexes".