La défensive-Clausewitz, ou Clausewitz en Rojava

On me propose de faire quelques réflexions sur la guerre et sur un auteur, Carl von Clausewitz, qui est, je le rappelle, un auteur prussien contemporain de la Révolution française et des guerres napoléoniennes, et qui fait en Occident comme une sorte de référence classique, constante et obligée, sur les questions de la guerre[1]

Plutôt que de partir du texte de Clausewitz sous une forme trop doctorale ou académique, je commencerai par un certain nombre de remarques plutôt méditatives sur les questions de la violence armée et de la guerre aujourd’hui et, à partir d’elles, je traiterai des thèmes qui viennent proprement du traité « De la guerre » (Vom Kriege)[2].

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Après les tueries de janvier et novembre 2015 à Paris, puis tout récemment, comme vous le savez, celles d’il y a quelques jours à Bruxelles, je voudrais prendre mon point de départ dans ce qui se donne aujourd’hui comme le discours politico-médiatique moyen de la guerre ou de la violence, ici-même en Europe occidentale, et particulièrement en France. Il semble qu’il y a deux points marquants, l’un conjoncturel (suite aux attentats de l’année dernière — mais inscrit depuis l’attentat du World Trade Center à New York, en septembre 2001), et l’autre plus profond, plus structurel, qui réside, je m’en expliquerai, dans ce que j’appellerai l’extension de la métaphore stratégique.

S’agissant du premier point : il est frappant que nous soyons, sous la forme d’une constatation, réduits et convoqués à une sorte d’appel à la guerre, d’ailleurs plus performatif qu’effectif ; un appel qui nous demande seulement de considérer l’horreur de la violence —  et, en effet, les attentats de l’année 2015 sont véritablement monstrueux ; un appel qui nous demande de considérer l’horreur, d’en témoigner, mais en même temps d’en ignorer les causes. On a même l’impression que le débat sur les causes est l’objet d’une forme d’interdiction : ainsi, un premier ministre, il n’y a pas si longtemps, a déclaré que chercher à comprendre les causes, ce serait une « culture de l’excuse », insupportable et homogène à la barbarie qui nous est infligée. De manière générale, au travers de cet appel, s’énonce cette idée que la violence est de l’ordre de l’impensable : il y a un impensable « Afrique », par exemple, le Centrafrique, toutes situations tissées de déterminations religieuses et ethniques d’une complexité telle, et d’une telle opacité, que s’y joue la figure d’un destin impensable, figure devant laquelle la pensée devrait reculer ; il y a un impensable « Moyen-Orient », Syrie, Daech. Toutes situations qui paraîtraient indéchiffrables, sous la loi de l’horreur.

Au fond, ce qu’on appelle « l’état d’urgence » ne se matérialise pas seulement par l’ensemble des dispositions juridiques, techniques et policières que nous connaissons, mais aussi par la déclaration d’une urgence à ne rien penser sous prétexte de sécurité. En quoi se vérifie que la sécurité ressemble à ce que Spinoza appelait la volonté de Dieu, et qu’il qualifiait d'« asile des ignorants ».[3] Mais si l’on voulait penser les choses, au lieu d’être simplement sous le coup des choses, on devrait alors s’interroger sur les nouvelles pratiques impériales qui déstabilisent les anciens États — pensons au Moyen-Orient et à la Syrie ou l’Irak, États eux-mêmes issus de découpages coloniaux — il faudrait, là-contre, essayer de se représenter les voies nouvelles que pourraient tracer les peuples, et pour ce faire, il faudrait politiser la question. Or, cet appel à la guerre, qui est en même temps un appel à être en guerre sans penser la guerre, à se mettre sous le coup des effets de la guerre sans remonter à ses raisons ou à ses causes, comporte une dimension apolitique ou anti-politique au sens où il moralise tout débat : la distinction entre civilisation et barbarie — l’appel à « la guerre des civilisations » —, tout cela reste de l’ordre d’un débat moral ou éthique assourdissant, au détriment du regard sur les causes et les précédents politiques et historiques. Voilà donc le premier élément du discours : un appel à la guerre qui est simultanément un appel pressant à renoncer à la pensée de ses causes. Appelons ça « état d’urgence ».

Comme un malheur n’arrive pas seul, l’homme à qui s’adresse cet appel est bien l’homme moderne occidental, celui que Max Weber traite de « spécialiste sans vision et voluptueux sans c?ur  — ce néant [qui] s'imagine avoir gravi un degré de l'humanité jamais atteint jusque-là »[4] ; soit, disons, 40% de la population mondiale — ce que le philosophe Alain Badiou a appelé « la classe moyenne »[5], laquelle se partage 14% des ressources, et on lira tout ça dans un de ses textes récemment paru dont le titre est, à ce qu’il semble, un vers de Racine : « Notre mal vient de plus loin »[6]. Cet homme moderne est susceptible de ce que j’appelle, dans les pays occidentaux, au centre du capitalisme mondialisé, l’extension de la métaphore stratégique. Je m’explique.

Je trouve très frappant qu’on lui demande, qu’on nous demande, chaque jour, d’avoir une stratégie — ce qui vient du grec stratos agein, et qui veut dire tout de même : conduire les armées. Il n'est pas sans conséquences dans la vie concrète d'avoir des activités guidées (métaphoriquement s'entend) par une « stratégie » ; c'est-à-dire d'être supposé conduire des armées. Nous sommes requis, quotidiennement, de mettre en ?uvre une stratégie pour tous les actes de la vie : stratégie d'achat, de crédit, de carrière, de représentation, d'image — sans parler des stratégies de cure médicale, affective, du couple, de la sexualité[7], une stratégie « psy » ... Enfin, dans la personne du petit bourgeois, que nous sommes presque tous ici, bénéficiaires en second des surproduits de l'exploitation impériale du monde, nous somme supposés, à tout moment, faire le « bon choix » stratégique. Ce que cette métaphore exprime n'est à mon avis rien d'autre que l'effet prégnant de la loi de l'économie capitalistique des biens sur toutes les formes de la vie, économique, domestique, mentale — et tout ce dispositif renvoie à un simulacre permanent, et même harassant, de stratégie : soit le simulacre de la guerre en temps de paix.

Au total, voilà le double malheur : être confronté à la guerre sous la seule loi des effets — avec impossibilité, et même interdiction, d'avoir à connaître des causes —, loi qui suppose ou implique le régime subjectif de la sidération ou de la fascination ; vivre la paix sous une loi de l'économie qui impose un simulacre permanent et fatigant de la guerre.

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La lecture de Clausewitz pourrait un tant soit peu parer à ce malheur, si l'on veut bien méditer deux directives ou deux formules que nous propose l'auteur. Il y a d'abord celle qui est la plus fameuse et qu'en général on cite quand on a jamais lu Clausewitz — un peu comme on évoque l'affaire des moulins à vent de Don Quichotte, sans avoir jamais lu Cervantès —, selon laquelle la guerre n'est que la continuation de la politique par d'autres moyens (Liv. I, Chap. I, 24 — DG 67, VK 210). En effet pour penser les causes, il ne faut pas seulement s'arrêter à la dimension horrible de la guerre, à ses effets sidérants, le céder à la fascination, au fascinum[8] — ce qui veut dire en latin, le mauvais regard, ce regard qui empêche la compréhension : il faut là se résoudre à penser politiquement, au rebours ou à distance des déterminations morales par lesquelles on considère la guerre comme une démesure qui menace « nos valeurs » ou « notre mode de vie » — et d'ailleurs, quand on utilise ce syntagme « nos valeurs », je demande qu'on nous en procure la liste : il se pourrait bien que sa force d'évidence ne nous atteigne pas ou que ses éléments ne concernent pas tout le monde. Un débat sur une pareille liste serait sans doute l'esquisse d'une pensée politique.

Par une seconde formule, Clausewitz pose tout à fait initialement, en manière de définition, que la guerre est un acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté, (Liv. I, Chap. I, 2 — DG 51, VK 191sq) thème qui pourrait bien servir à nous extraire de ce malheur : il s'agirait alors de penser la violence de manière non métaphorique, c'est-à-dire purement et simplement comme moyen.

Penser politiquement, et, à partir de là, penser la violence rigoureusement comme moyen, telles seraient les directives clausewitziennes de base pour nous préserver de ce que j'ai décrit pour être un double malheur.

Mais, pour aller plus avant dans la pensée de Clausewitz, sans avoir toutefois à se dissimuler de manière académique sous l'autorité d'un texte, il faut savoir que ce que nous dit Clausewitz essentiellement — et bien plus essentiellement sans doute que les deux formules que je viens de citer, sur le primat de la politique et sur la violence comme moyen — a trait au problème de la forme défensive de la guerre : il a été le penseur ou le théoricien — et théoricien actif s’il en est, puisqu’il a entre autres participé à la campagne de 1812, côté russe, et qu’il a activement participé aux déboires infligés aux armées napoléoniennes[9] — de la supériorité de la défensive. C’est là, probablement, l’une de ses thèses majeures.

Je n’ai pas le temps ici de donner tous les attendus de cette thèse, mais elle est susceptible d’une démonstration, dont je ferai une sorte d’abrégé. Soit une relation antagonique quelconque entre deux partis quelconques, on peut penser que le parti le plus faible est bien celui qui est contraint à adopter, dans le temps et dans l’espace, une posture défensive — ce que Clausewitz appelle par ailleurs : détenir le mobile négatif. Le parti le plus faible, en effet, a intérêt à se dérober à la consommation de l’acte de guerre dans sa globalité, sous peine d’avoir le dessous dans la confrontation. Telle est la position défensive, tandis que le parti opposé, celui qui est réputé le plus fort, est, lui, dans la position offensive, c’est-à-dire qu’il a intérêt sans plus attendre à la consommation globale de l’acte (mobile positif). Il n’y a ainsi dans la guerre que ces deux modalités (l’offensive et la défensive), et elles sont réparties de manière inverse entre les antagonistes (l’un et l’autre ne peuvent en même temps avoir le même mobile).

La forme abrégée de la démonstration sera la suivante. Si le plus faible parvient à se conserver dans la relation antagonique sous une forme défensive, cela veut dire que cette forme, bien entendue et bien maîtrisée, est elle-même nécessairement une modalité de temps et d’espace qui est un multiplicateur de forces. Il faut que cette simple disposition dans le temps et dans l’espace puisse le maintenir dans l’antagonisme en dépit de la dissymétrie quantitative des forces (on parle volontiers aujourd’hui de guerres “asymétriques”, c’est même un lieu commun) ; autrement dit : que sa « qualité » soit quantitativement la plus forte. Ce que je dis ici, de manière condensée, donne lieu à des développements bien plus considérables sous la plume de Clausewitz.[10]

Il reste que cette démonstration, si on veut bien lui reconnaître une qualité hypothético-déductive, se fonde, comme toujours chez Clausewitz, sur des observations.[11] A partir d’elles, nous pouvons dresser un tableau des caractéristiques structurales et tendancielles de la forme défensive. Je choisirai les quatre caractéristiques que je trouve principales, et ce, à partir d’exemples connus.

Premièrement, la défensive est faite de temps, elle est prolongée[12] : elle induit le plus souvent une guerre longue. Le grand exemple contemporain de la guerre longue — exemple qui a été pour moi, et pour tant d’autres, si formateur, indépendamment de la lecture de Clausewitz — est la guerre d’indépendance du Viêt Nam. Si l’on ne tient compte que de la dernière séquence, 1945-1975, voilà trente années de guerre défensive du côté du plus faible[13]. La forme défensive a cette caractéristique universelle d’étendre le temps de la guerre. En sorte que la question de la pensée et de la pratique du temps de la guerre est au moins aussi décisive, sinon plus, que la pensée et la pratique de l’espace.

Seconde caractéristique, cette fois-ci relative à l’espace : c’est une guerre du pays ; savoir que le territoire est à la fois le front et la ligne de communication, au contraire d’une guerre offensive ou agressive, dont la caractéristique est que le front se situe à très grande distance de la base d'opérations et que les lignes de communication qui les relient ont tendance à s’allonger. Le modèle historique de la guerre de territoire dans la forme défensive qui présente le maximum d’intériorité aux lignes de communication réside dans la guérilla (der Kleinkrieg) dont Clausewitz a été du reste le grand observateur dans l’occasion de la résistance ibérique à l’invasion napoléonienne.

Troisième caractéristique, dûment pointée par l’auteur : c’est une guerre du peuple ; le peuple en est autant la base que la principale ressource. La profondeur politico-stratégique d’une guerre défensive réside le plus souvent dans sa capacité à être une guerre du peuple[14].

Pour être tout à fait véridique et vous montrer comme il dure, le goût du vin de sa jeunesse, ces trois premiers points, la guerre prolongée, la guérilla et la guerre du peuple, sont les dimensions particulièrement traitées par Mao Zedong dans ces Écrits militaires, qui ont par leur pénétration et leur brillant, une valeur universelle : écrits pour la Chine, et sans doute dans les termes de la « pensée chinoise », on y trouvera une tonalité profondément clausewitzienne.

La quatrième caractéristique tient à une spécificité de la défensive, dûment remarquée par Clausewitz — il est à mon sens le seul « classique » mondial à la considérer : le défenseur, écrit-il, a le privilège, en pensée et en action, de l’acte de guerre. Je cite :

« La guerre est plus le fait du défenseur que celui du conquérant car c’est l’invasion qui provoque d’abord la défense et, avec elle, la guerre. Le conquérant est toujours ami de la paix (ainsi que Bonaparte l’affirmait continuellement), il aimerait bien se transporter chez nous en toute quiétude. Et, pour l’en empêcher, c’est à nous de vouloir la guerre, et c’est à nous par conséquent de la préparer. » (Liv. VI, chap. V — DG 416, VK 634)

La « méchanceté » de l’acte de guerre défensif est ici avérée : c’est un acte prémédité. Je cite encore :

« Si nous réfléchissons philosophiquement à la manière dont naît la guerre, alors le concept propre de la guerre n’apparaît pas avec l’attaque, car celle-ci n’a pas tant le combat que la prise de possession pour fin absolue ; il apparaît au contraire d’abord avec la défense, car celle-ci a le combat pour fin immédiate puisque parer et combattre ne sont évidemment qu’une seule et même chose. La parade est seulement dirigée contre l’assaut et le présuppose donc nécessairement, tandis que l’assaut ne vise pas seulement la parade mais quelque chose d’autre, à savoir la prise de possession, et donc ne présuppose pas nécessairement celle-là. Il est donc dans la nature de la chose que celui qui, le premier, met en action l’élément de la guerre, dont le point de vue est le premier à concevoir la relation des deux partis, et à donner sa tournure première à la guerre, soit en vérité le défenseur. » (Liv. VI, chap. 7 — DG 424, VK 644sq.)

Autrement dit, non seulement la défensive est un « bouclier formé de coups »[15], mais elle est l’auteur du premier coup, elle est l’instigatrice, pour ainsi dire, du mauvais coup — tandis que l’attaquant, lui, est un parangon de la paix : rien dans les discours des empires passés et présents ne semble démentir cette configuration réelle du rapport des antagonistes.

On pourrait énumérer d’autres caractéristiques propres à la forme défensive, on se contentera des ces quatre-là, qui me paraissent décisives.

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S’il fallait maintenant donner un exemple immédiat, d’actualité, de ce qu’est une guerre défensive qui aurait, pour aujourd’hui, valeur de modèle, on citera l’immense guerre défensive du Rojava (Nord Syrie) depuis juillet 2012, ainsi que la fameuse bataille défensive de Kobané (automne 2014 - printemps 2015 — dite « seconde bataille de Kobané »). Ainsi les caractéristiques correspondent :

(1) La guerre prolongée. Ce qu’on appelle aujourd’hui le « Rojava » en kurmanji (l’Ouest — à entendre comme l’Ouest du Kurdistan) n’existerait pas sans un cheminement historique au long cours, celui d’un parti, le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan), sans l’expérience accumulée de près de 40 années de guérilla — et c’est bien à cela, il faut le noter, que l’on doit que, sous le nom de « Rojava », il y ait en Syrie une perspective réellement égalitaire, démocratique et laïque, qui soit autre chose que le débat triangulaire entre l’Occident, Assad et les djihadistes.

(2) La guerre du pays. La capacité du Rojava à tenir un espace parfaitement indépendant des déterminations dominantes en Syrie, où la lutte démocratique contre le parti Baas s’est majoritairement transformée en lutte à imaginaire ethnico-religieux, entre sunnites et alaouites, et où ce qui a pu s’appeler « armée syrienne libre » a perdu l’essentiel de son indépendance par rapport au djihadisme ; enfin, sous le nom « kurde » et les désignations YPG (Unités de protection du peuple) et YPJ (Unités de protection des femmes), la capacité des différentes identités et cultures de Rojava à contenir et à contrebattre et Assad et les djihadistes sur le terrain : des quartiers, des villes entières, campagnes et champs pétrolifères, libérés de la main-mise de l’État baasiste comme des mafias fascistes islamistes.

(3) La guerre du peuple. L’unité de toutes les composantes du peuple (ou des peuples eux-mêmes) kurde, arabe, assyrien, arménien, turkmène, tchétchène, yézidi, etc., au régime d’une proposition ou d’une hypothèse politique directrice, qui a une force d’exemplarité politique évidente pour tout le Moyen-Orient : le confédéralisme démocratique, le seul point de vue à valeur d’ensemble pour la région et peut-être pas seulement, qui puisse surmonter le destin de la guerre des « identités ». Autre caractéristique de la caractéristique, si j’ose dire, critère bien connu de la lutte populaire contre la domination depuis au moins la Commune de Paris, c’est que non seulement les femmes y participent, mais qu’en plus elles y interviennent dans une modalité autonome sous la forme d’une organisation armée qui leur est propre, les YPJ.

Voici comment la guerre, dans sa forme défensive, loin d’être sous le signe du destin inexpiable, devient, au travers des forces armées du peuple, un moyen général de s’émanciper, une université du peuple, une réflexivité du peuple sur lui-même, sur ses ressources, sa société, ses rapports avec les autres peuples ; sur son histoire et son avenir.

Je conclurai sur la quatrième caractéristique en prenant un exemple connexe à celui du Rojava, le « Bakur » (le Nord en kurmanji, c’est-à-dire la partie majoritaire du Kurdistan qui se trouve en Turquie), où le parti AKP d’Erdogan, pour des raisons intérieures turco-turques, entre islamisme et kémalisme mafieux[16], a cru pouvoir, depuis l’été 2015, mener une guerre anti-kurde, avec état de siège prolongé, couvre-feux dans les grandes villes comme Diyarbakir (Amed), Cizre, Van, et tant d’autres, sous prétexte de mener une lutte contre les « terroristes » du PKK. Or, c’est en mettant en ?uvre un principe d’auto-défense (du reste, l’un des principes de base du confédéralisme démocratique), que les gens de ces villes, et non seulement des militants du PKK, creusent des tranchées, montent des barricades, résistent aux blindés légers de la police, sans parler des blindés lourds, postés sur les collines alentour, qui bombardent aujourd’hui les centres urbains. Par habitude, et, je l’avoue, le plus souvent par paresse, je suis un lecteur du « Monde », et je lis dans ce journal que le PKK aurait décidé une insurrection : c’est faux, et c’est vrai. C’est faux, parce que cette guerre est entièrement à l’initiative de l’AKP-Erdogan et de ce qu’on appelle « l’État profond » turc (dont la profondeur est à la fois militaire et mafieuse — Daech y trouve à l'envi ressources et débouchés), et surtout parce que Erdogan a, de notoriété publique, un agenda politique extérieur sur la Syrie et intérieur, sur une transformation constitutionnelle du pouvoir à son profit. C’est vrai cependant — cette double valeur d’imputation échappe sans doute au journalisme démocratiquement correct[17] —, car celui qui résiste commet en effet l’acte de guerre. C’est un grand classique ! Quand vous vous défendez, on vous demande presque invariablement : « mais pourquoi êtes-vous si agressif ? ». Et vous l’êtes, en certain sens, puisque vous interrompez le régime de la « paix » qu’on voudrait vous imposer. La défense, qui est donc un acte si caractérisé de violence et de guerre, peut n’être pas immédiatement victorieuse et peine à montrer immédiatement sa justice. Elle s’en remet à la tâche ardue d’une guerre prolongée.

Mais comme le dit la résistance kurde  le printemps viendra — et le printemps frappe déjà à la porte.

 

dems, 22 juillet 2016

 

Notes complémentaires

1. Sur le double rapport politique / guerre et offensive / défensive :

« La politique (du peuple) est offensive: il s'agit d'avancer du nouveau, du mot d'ordre en avant, tandis que la guerre (du peuple) est défensive, protégeant le territoire et la temporalité de ce nouveau. Juste à l'inverse de ceux qui croient que la politique est résistance ( défensive définie par l'ennemi) en contrebalançant éventuellement ça par la pseudo-offensive. » (Cécile Winter, 24 mars 2016).

2. Sur la réalité du « coup d’État » du 15-16 juillet 2016 en Turquie :

Au moment où l'on écrivait ces lignes, une partie de l'armée turque commettait un coup d’État dans la nuit du 15 au 16 juillet en Turquie, prise d'armes défaite en quelques heures et immédiatement contrebattue le lendemain : les listes d'arrestations et de proscriptions étaient déjà prêtes … Le véritable coup d’État en Turquie a eu lieu en été 2015, et ce fut l'AKP-Erdogan, représentant de cette « bourgeoisie pieuse », son véritable auteur. Il se pourrait bien, dans ces conditions, que le coup du 15-16 juillet ne soit que l'ajustement du premier : une sorte d'incendie du Reichstag à la mode ottomane, entièrement déterminé par la puissance de la résistance des peuples de Turquie, kurdes en tête, au social-fascisme islamiste. Il se pourrait bien aussi, que ce « pain béni » de l'été 2016 soit la dernière bouchée de pain blanc pour la clique-Erdogan.

 

[1]   Texte établi à partir de l'enregistrement de mon intervention du 25 mars 2016 à la Semaine des arts de l'Université Paris 8, avec quelques modifications mineures.

[2]   Qu’on citera ici dans la traduction de Denise Naville - Carl von Clausewitz, De la guerre, éditions de Minuit, Paris 1970. Texte original : Vom Kriege  ?  Hinterlassenes Werk des Generals Carl von Clausewitz, 19ème éd., Pr. Dr. Werner Hahlweg, Ferd. Dümmlers Verlag, Bonn 1991. Notés respectivement DG et VK pour les indications de page.

[3]   Spinoza, Éthique, 1ère partie, Appendice.

[4]   Max Weber, L’Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Chap. II, 2.

[5]   Alain Badiou, Notre mal vient de plus loin, penser les tueries du 13 novembre, Fayard, 2016

[6]   Phèdre,  Acte I, scène 3 :

     Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d’Égée

     Sous les lois de l’hymen je m’étais engagée,

     Mon repos, mon bonheur semblait être affermi,

     Athènes me montra mon superbe ennemi.

     Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;

     Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue …

[7]   La métaphore stratégique classique se restreint surtout à la séduction amoureuse : en France, les romans de Madame de Lafayette ou de Choderlos de Laclos, le théâtre de Marivaux.

[8]   Le mauvais regard, en latin, par métonymie phallique de la fascine, du faisceau, emblème moderne du fascisme comme procession phallophore.

[9]   Entre autres, en négociant la Convention de Tauroggen, du 30 décembre 1812, par laquelle l'armée prussienne se retourne contre Napoléon.

[10] En particulier, Clausewitz peut ainsi expliquer le suspens de l'acte, savoir le moment où, bien que la relation d'hostilité soit intacte, l'attaquant, globalement plus fort, ne saurait passer à l'acte localement, là-même où le défenseur bénéficie, par sa position dans le temps et dans l'espace, d'un multiplicateur des forces. Cf. Liv. I, Chap. I, 17  — DG 62s, VK 205sq.

[11] « La théorie doit être une observation [eine Betrachtung] et non pas une doctrine [keine Lehre] » (Liv. II, Chap. II — DG 134, VK 290). Cette distinction, souvent méconnue par les traductions ou le commentaire, est d'une grande importance aux yeux de Clausewitz.  Elle n'est pas si naïve en philosophie (même si le rapport de Clausewitz à la philosophie est ambivalent) : c'est bien l'acception principale du terme grec « théôria », et cela renvoie en outre à sa manière d'user d'une distribution des termes kantiens de la Critique de la faculté de juger. Son ?uvre comme sa réputation d'écrivain militaire (déjà grande de son vivant) s'enracinent dans les observations souvent actives (voir plus haut, note 9), directes ou indirectes, de toutes les guerres de la Révolution et de l'Empire, depuis la bataille de Valmy en 1792, année où il devint lui-même porte-enseigne ou aspirant (Fähnrich), à l'âge de 12 ans.

[12] J’emploie à dessein un titre et un terme de Mao Zedong, Écrits militaires, Éditions de Pékin, 1964.   

[13] Avec quelques rares épisodes d'offensive, dont les plus fameux sont : Diên Biên Phu (novembre 1953 – mai 1954) ou l'offensive du « Têt » (janvier 1968).

[14] Il se pourrait bien, dans ce cas, que les rapports de la politique et de la guerre d'une part, et de l'offensive et de la défensive d'autre part, soient en distribution inverse. (Voir la note complémentaire 1, in fine)

[15] « La forme défensive de la conduite de la guerre est donc pas un simple bouclier, mais un bouclier formés de coups habiles. » (Liv. VI, chap. I-1 — DG 399, VK 614)

[16] Voir la note complémentaire 2.

[17] Le journalisme contemporain « sérieux » et la recherche universitaire « objective »,  convergent tous deux, sous le signifiant de « réalité », dans un travers très classique de l'imagination : « Cette maîtresse d'erreur et de fausseté, et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours ; car elle serait règle infaillible de vérité, si elle l'était infaillible du mensonge. Mais, étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant du même caractère le vrai et le faux » (Pascal, Pensées, Frag. 82).

 

Les champs d'étude et de recherche de David-Emmanuel Mendès Sargo sont ceux de la sociologie et de l'anthropologie des religions, l'épistémologie des sciences sociales, les théories stratégiques.
David-Emmanuel Mendès Sargo aime se présenter comme un réchappé de la sociologie française, et maintient un journal en ligne de chroniques et pensées réflexives, intitulé L'Ouvroir, questionnant et mettant en regard les pratiques théoriques et les pratiques militantes.
Il a longtemps enseigné à l'Université Paris 8 Saint-Denis, aux départements d'anthropologie, puis de philosophie.