Nous vivrons (We Shall All Live)

Nous Vivrons (We Shall Have Life) est un roman en cours en forme d’une ré-écriture queer des Métamorphoses d’Ovide. Dans cette version des Métamorphoses, un groupe d’écrivains féministes mortes racontent, de manière polyphonique, une théorie féministe mythologique pour un nouveau monde queer. Les figures féministes comme Judith Butler, Simone de Beauvoir et Octavia Butler rencontrent Kathy Acker, Franz Kafka et bien d’autres, et elles se métamorphosent toutes dans des personnages de fiction. Nous Vivrons (We Shall Have Life) est bilingue, avec des textes en français ainsi qu’en anglais, dont "Octavia Butler et Kathy Acker racontent le conte d’Ocyrhoé" est un extrait.

Octavia Butler et Kathy Acker racontent le conte d’Ocyrhoé

— Je pense, dit Octavia, que les humains sont hiérarchiques par nature. Il suffit de regarder ce qui se passe dans la cour de n’importe quel collège. Donne un peu de pouvoir à quelqu’un et il va l’utiliser contre quelqu’un d’autre. Peut-être qu’on peut construire quelque chose d’autre, bien que les professeurs nous ont enseigné la hiérarchie comme règle implicite. Mais les règles implicites n’existent plus, comme tu le sais bien. Regarde ce qui nous est arrivé ! Notre chair est propre et élastique, elle sent bon, là où elle était toute pourrie il y a 48 heures. Je ne dois pas t’expliquer pourquoi aucun ordre n’est naturel, et aucune nature n’est vraie. La nature, la vérité sont des mots qu’ils utilisaient afin de rendre plus fortes leurs hiérarchies, ou afin de nous faire croire dans ce qu’ils ont construit. Bon, mais on n’y croît plus. Et il me semble qu’il ne reste plus beaucoup de monde à y croire dans notre place !
Elle regarde autour d’elle, et fait signe dans la direction de la forêt qui veille sur elles, vide et étrange. Ça fait plusieurs minutes qu’Octavia parle, et pendant qu’elle parle, elle fait rôtir de la viande. Une goutte de graisse tombe de la chair écorchée de l’animal et grésille sur les restes d’une page de littérature. Kathy écoute, mais elle rôde autour du feu avec toute l’agitation de quelqu’un qui était mort et enterré pendant les dix neuf dernières années. Elle fouille dans le sac à dos, elle gratte les traces de terre sur sa veste en cuir. Elle s’éloigne de quelques pas et vomit encore de la vase noire. Quand Kathy retourne au bord du feu, ses yeux suivent la viande.
— Même le végétalien le plus militant du monde mangerait un peu de viande après deux décennies de jeûne …
Octavia rit en réponse, et emballant sa main dans du tissu, elle arrache l’animal de la broche. Elle le pose sur un morceau plat et large de bois vert, et le décortique comme un homard. Elle tire sur les travers, expose les organes, pousse sa main à l’intérieur du petit corps, fouille et arrache enfin un petit morceau des abats. Elle le tend à Kathy.
— Tiens. Vaut mieux commencer avec le cœur. Il te donnera de la force après la journée que tu as vécue.
Octavia mange le cou. Elle arrache une jambe et commence à la manger. Elle continue son discours :
– Quand je lisais Ovide, ceci m’a frappé : un dieu sépare tous les éléments, leur donne une place, et cela est regardé comme le bon ordre. On appelle cela de la paix, mais c’est là où commencent tous ces problèmes ; c'est comme si toute la matière de la terre est rangée sur une bibliothèque cosmique qu’on pense trop lourde de bouger, trop utile de démanteler.
Kathy lèche ses doigts et hoche la tête. Elle dit :
— J’ai toujours aimé la partie des Métamorphoses où Ovide raconte le Déluge. La terre est détruite, et dieu ou quiconque a fait nager tout le monde et tous les animaux. Avant que tout le monde soit mort et toute l’humanité décimée pour toujours, il y a une période où la terre et la mer sont confondues. Les oiseaux nagent. Les lions de mer jouent autour des branches les plus hautes des arbres. Les poissons flânent, tranquilles, à l’intérieur des rues, ils entrent dans les maisons et mangent autour de la table de la famille qui flotte ensemble, boursouflée et pâle, poussant légèrement contre le plafond de la chambre du bébé. Tu n’as jamais vu des villes pareilles. Elles étaient magnifiques. Les tours poussent vers le ciel qui est, en effet, la surface de la mer, et partout les vagues dessinent des traces de blanc, de bleu pale, de vert, de bleu marin. Ces couleurs se mêlent sur toute surface de la ville, partout où tu regardes, jusqu’à ce que le soleil tombe dans l’eau qui était effectivement, à cette époque là, le monde entier. Tout s’obscurcit.
Octavia, écoutant Kathy, ouvre le crâne de l’animal. Elle amène les morceaux de cervelle à ses lèvres. Elle s’aperçoit des yeux de Kathy sur la cervelle qui scintille dans ses mains, et dit :
— Je sais, c’est un cliché, mais quand je mange de la cervelle j’ai moins froid la nuit. Tiens.
Elle donne le crâne à Kathy, qui le soulève et commence à boire bruyamment.
— Si, dit Kathy entre gorgées, on va réclamer l’espace qui existe entre le solide et le liquide, je voudrais te raconter l’histoire d’Ocyrhoé.
— J’ai toujours adoré cette histoire-là. Et Ocyrhoé, quel joli nom. En grec : Les eaux qui courrent.
Kathy redonne le crâne à Octavia.
— Tiens, finis le reste. Oui “les eaux qui courrent” en grec, mais un traducteur l’a traduit vers l’anglais comme « les eaux lourdes ». Il aurait mieux fait de l’appeler « cette fille qui subit ses règles pour l’éternité », ça sonne comme cela dans la version anglaise. Mais on peut profiter de cette histoire de traduction, n’est-ce pas ? Parce que ce qu’on fait ici est un projet féministe. C’est-à-dire qu’on est plus ou moins obligées de parler des fluides, et surtout des règles. Tout le monde le sait. Et puis les gens pourraient utiliser cette prépondérance de fluides, et reconnaitre les subtilités féministes du projet. Ou bien ils peuvent choisir de ne pas le lire, et cela sans honte, car ils peuvent facilement dire : Ah ce livre là, je n’arrivais pas à m’accrocher, il y avait trop de… fluides.
Octavia passe sa langue autour de l’intérieur du crâne, avant d’éplucher l’extérieur. Elle mange en petites bouchées les morceaux de peau crispée.
— Raconte, dit elle.
— Ocyrhoé était nageuse…

« A cinq heures du matin, Ocyrhoé a deux heures pour nager, sans interruption. A sept heures, elle s’enveloppera dans sa serviette de bain, enfila son short rouge et son débardeur avec la croix rouge, mettra la corde avec son sifflet argent autour du cou, et deviendra animatrice des cours de natation pour des enfants de la communauté de Durham, Caroline du Nord.
Elle pénètre dans la piscine. L’eau tambourine sur ses oreilles. Elle se débarrasse du poids quotidien du corps : le poids constant qui se présente quand elle marche sur le ciment dur, ou sur les trottoirs et dans le rues, quand elle laisse son corps tomber dans les chaises, sur les lits. Le poids de vivre, de parler, de l’obligation de dire exactement ce qu’on veut dire. Il y a un poids qui caractérise le langage, l’interprétation, et la loi. Ocyrhoé n’est consciente de ce poids que quand elle le laisse tomber, dans l’eau de la piscine.
Le corps, libéré du poids de la parole, commence à rêver. Ocyrhoé, nageant, rêve. Le corps est poreux. Le corps féminin est particulièrement poreux : il est plein de trous. Tout corps, Ocyrhoé le sait, n’est qu’une unique surface qui emballe un immense tube libidinal. Les mots, les textes, les fluides y entrent, y circulent, l’imprègnent avec cette matière qu’on appelle « soi-même ». On parle, Ocyrhoé parle, et nos mots sont des gouttes qui tombent dans les oreilles chargés d’espoir, tels des poisons ou des antibiotiques. Puis ces gouttes, les mots, forment des nouvelles flaques, trouvent un trajet serpentin qui les amène aux nouveaux corps.
Elle coupe l’eau. Le liquide joue entre ses mains, autour de ses épaules, entre ses jambes. Le ciel s’éclaircit. Dans la lumière sale de l’avant-aube, les formes blanches et visqueuses traversent le fond de la piscine. Les formes la font penser à de la crème. De la crème qu’on verse lentement, très lentement, qui tombe enfin dans les gouttes élastiques. Elle a vu une telle crème lorsqu’elle est partie pour un week-end avec une de ses premières amantes. L’amante était plus veille, et la ville est petite. Elles sont parties pour un week-end.
Parce qu’Ocyrhoé n’a jamais connu sa mère, elle ne parlait de sa relation à personne. Elle s’inquiétait qu’elle vivait un cliché, lorsqu’elle vivait sa relation. Les mots dont elle s’inquiétait, dont elle pensait que la relation n'était pas assez forte pour les supporter sont : en conflit avec l’image maternelle, jeux d’enfants, fixation sadique-anal, arrêt au stade oral. En fait ces mots sont plutôt des mots qu’Ocyrhoé a trouvé dans le rayon psychologie à la bibliothèque municipale.
Ocyrhoé et l’amante allèrent à Fearrington. Fearrington, Caroline du Nord, connu pour ses vaches “Oreo”, noires avec une bande de blanc qui entoure le ventre. Lorsqu’elles s'arrêtent pour prendre de l’essence, elles voient un stand à côté de la station service. Une femme vend des produits laitiers. Ces produits doivent être bons, dit Ocyrhoé, et faisant signe vers le stand à son amante. Des gens bien habillés remuent dans le long fil d’attente, étonnant à voir ici, au milieu de nulle part. Les gens transpirent. La sueur entoure leurs cous, les fermetures de leurs chemises, elle scintille sur leurs nuques, elle grimpe le long de leurs dos. La femme vend du lait et du beurre. Une vache Oreo sourit sur les emballages. Puis Ocyrhoé voit la crème. Une cuve de crème, d’une largeur à noyer un tout-petit enfant, de la crème épaisse à étouffer les bulles d’air. La femme se sert d’une louche. Elle plonge la louche et la crème tombe, coule, dégouline, forme des rubans qui atteignent, gross et lents, la boîte. Ocyrhoé a exactement assez d’argent pour payer une boîte. Avec l’amante, elles passent le week-end à verser des filets de crème sur les pommes, sur le pain, colorant leur café blanc-crème le matin. La crème est épuisée et le weekend est fini. L’amante déménage à San Francisco, où, elle l’a entendu, les choses sont plus faciles, et Ocyrhoé retourne à son petit boulot à la piscine.
Ocyrhoé atteind le mur et elle retourne, et reste submergée dans l’eau jusqu’à ce que ses poumons se sentent en mesure d’exploser. Elle expire des flots de bulles blanches, épaisses et crémeuses. Pendant ce weekend avec l’amante, elle se souvient, elle se sentait coincée : elle savait que tout ce qui était bon - la crème, les pommes, les amantes, les vaches, le café matinal - tout cela formait un bandeau unique qui était coupé de chaque côté par les 45 minutes de trajet entre Fearrington et Durham.
Elle traverse la pensée, s’étire, devient un arc qui touche le mur. Elle arrête afin de regagner son souffle. Les cris des oiseaux sont forts. Un oiseau crie, plus bruyamment que les autres, et elle regarde dans la direction du son. Sa serviette orange, soigneusement pliée, attrape les lueurs faibles du soleil qui se lève. Six heures quinze. Elle veut nager encore un peu. Inspire, tire l’eau, frappe l’eau avec les pieds. Mon corps est un sac, elle pense, rempli des fluides douteux qui, quand ils se mêlent, deviennent moi - les souvenirs liquides, les rêves mouillés, les gouttes de texte qui tombent à l’intérieur de ma vie. L’eau entre et sort, mon corps est poreux, une fille est poreuse, le corps flotte jusqu’à ce qu’il coule.
Ses pensées informes sont coupées par un flash de vert. Ocyrhoé arrête, vite, au centre de la piscine. Elle est loin des murs. Un oiseau émet un cri dur et elle essaie de trouver l'oiseau mais n’y arrive pas. Sa serviette est dépliée. La piscine est silencieuse, tranquille, mais les cris des oiseaux augmentent, semblent approcher en un crescendo inconnu. Le bruit monte, devient assourdissant. Elle submerge son corps dans l’eau afin d’échapper au bruit, et plonge. Sous l’eau, les cris des oiseaux sont des hurlements étouffés. Elle nage sous l’eau, vers le mur. Dans l’instant aveugle où elle tient sa main vers la surface de l’eau, où elle traverse l’eau pour atteindre l’air, elle le voit : un visage. Il approche, grandit. Quand elle crie elle inspire de l’eau. De là où elle coule, elle regarde les bulles d’air qui flottent, doucement, telles des bijoux, dans la direction de la surface et du ciel. Et elle peut voir la femme.
La peau de la femme est verdâtre, comme si elle recouvrait un centre moisi. La chair tombe de son visage dans des rubans. Bien qu’elle est sous l’eau, de la vase se déverse des coins de ses lèvres. La vase est noire et épaisse. Elle tombe sur le fond de la piscine où elle demeure dans des protubérances visqueuses et sableuses. Elle porte des vêtements qui ne sont pas adaptés à la nage : sa robe s’ouvre en grand autour de sa poitrine et flotte dans une auréole autour de son tronc. Ses seins sont nus et recouverts de croûtes rouges. Encore de la vase noire coule des blessures égratignées. Elle est debout à l’intérieur de la piscine, ses pieds restent sur le fond là où l’eau est le plus profond. Elle tient une pierre dans chaque main. Les pierres sont denses, et n’émettent aucun reflet. Il n’y a jamais eu de la lumière, ni aucun reflet, dans cette partie du monde, pense Ocyrhoé, lorsqu’elle entend la voix de la femme.
— Quelle joli prénom vous avez, dit elle. Et vous n’avez aucune idée à quoi vous êtes destinée. C’est du gaspillage. Mais ce n’est jamais trop tard pour commencer, n’est pas, chérie ?
Elle jongle avec ses pierres, et continue :
— Avec un prénom comme le votre vient de la puissance. Vous savez des choses imperceptibles. Vous pouvez nager dans le temps comme dans l’eau : la structure devient fluide, et elle coule. Tenez, je vous montre …
Elle bouge avec vitesse et Ocyrhoé n’a pas le temps d’anticiper son geste. La femme pivote sur le pied, monte le genou de la jambe opposée jusqu’au bassin, et lance une des pierres. Elle fracasse la pierre contre le visage d’Ocyrhoé.
Dans l’eau, dans l’obscurité, Ocyrhoé commence à voir.

(...)