Politique du savoir / Politique de la traduction

19 JUILLET 2015 à 17h Mansur Tayfuri : Traduire Le maître ignorant de Rancière
La Générale en manufacture, 6 Grande Rue, Paris-Pont de Sèvres

Jacotot dont le livre Le Maître ignorant de Rancière raconte l'histoire, enseignait une langue qu'il ne connaissait pas. C'est en traduisant ce livre en Kurde sorani que Mansur Tayfuri, écrivain et traducteur entre le persan, le kurde, et l'anglais, a appris le français.
Alors que l'ouvrage sort à présent en Kurdistan d'Irak, nous proposons une première rencontre et discussion autour des politiques des savoirs et de la traduction qui sera suivie d'autres rencontres à venir.
"Ce qui m'intéresse moi, dans ce qu'on appelle politique, c'est d'abord ce noyau qui a été dégagé par Jacotot sous le nom de l'émancipation intellectuelle, à savoir véritablement penser l'émancipation comme une démonstration de capacité alors que toute l'organisation sociale est fondée sur une démonstration permanente d'incapacité. C'est pour ça que toute la théorie de l'explication est quelque chose qui est très fort chez Jacotot et que j'ai essayé de reprendre avec toute sa force, en montrant que la pédagogie c'est beaucoup plus que la pédagogie. La pédagogie c'est tout un système social d'usage du savoir pour démontrer constamment aux gens leur propre incapacité. Ça peut passer aussi bien par les commentaires à la radio que par l'organisation des savoirs, etc. Donc ce qui est important, le centre des choses c'est ça dans l'émancipation. C'est à dire qu'on invente un moyen d'entrer dans la langue, un moyen d'entrer dans le savoir, qui sorte justement de ce système d'explication qui est un système social global, où, quand on apprend quelque chose, on apprend toujours sa propre incapacité. C'est ça l'idée importante, c'est l'idée de penser l'activité intellectuelle en général. Ce n’est pas seulement l'éducation, c'est tous les rapports intellectuels, et le monde est tissé de rapports intellectuels au sens de rapports qui s'adressent d'une intelligence à une intelligence, d'une pensée à une pensée, d'une parole à une parole. Penser véritablement que la question de l'inégalité, elle se joue constamment à ce niveau là. Est-ce qu'on est capable d'inventer des relations qui sont des relations qui présupposent de l'égalité ou qui se fondent sur l'égalité au lieu d'un système de gestion de la société par une distribution et une répartition des savoirs qui en même temps est productrice et reproductrice éternelle d'inégalité ?" Entretien avec Jacques Rancière, avril 2015

30 AOÛT 2015 à 17h Amir Kianpour, Mansur Tayfuri, Alireza Banisadr : Le mouvement de la traduction
La Générale en manufacture, 6 Grande Rue, Paris-Pont de Sèvres

La scène intellectuelle iranienne est animée de nombreux débats où la traduction est venue jouer un rôle majeur, en tant que possibilité à la fois de passer outre différentes formes de censure politique, et de cristalisations identitaires, sous le régime de l'État islamique.
- Présentation des recherches de Morad Farhadpour, théoricien, écrivain et traducteur iranien, cofondateur de la revue Arghanoun (L'Organon) et du collectif Rokhdad (L’Évènement), traducteur en persan d'Adorno et Horkheimer, Marshall Berman, Alain Badiou, Walter Benjamin, Gorgio Agamben, auteur notamment de Les Vents d'Ouest, la Raison Désenchantée et Paris-Téhéran (un propos critique sur le cinéma d’Abbas Kiarostami). Durant les deux dernières décennies, Morad Farhadpour a joué un rôle unique en formant une nouvelle génération de chercheurs et de traducteurs. Farhadpour pense que le seul horizon de la pensée et de la réflexion dans les conditions actuelles de l'Iran est la traduction, et défend une pratique anti-identitaire de la traduction-réflexion.
- Projection et traduction simultanée d'extraits de L'Archipel de Babel, un documentaire collectif autour de la question de la traduction, son rôle et ses excès dans la vie intellectuelle iranienne. L'Archipel de Babel est une archive d'entretiens avec des traducteurs-trices, tels Morad Farhadpour, Abdollah kosari, Media Kashigar, et de nombreux-ses autres, y compris de jeunes traducteurs-trices.

7 SEPTEMBRE 2015 à 17h Timothée Nay : La tâche du/de la traducteur/trice
La Générale en manufacture, 6 Grande Rue, Paris-Pont de Sèvres

“Je ne traduis pas pour rendre français. - Ce qui m'intéresse, en traduisant, c'est de faire le chemin contraire : faire que notre langue à nous, la langue française, devienne comme un peu étrangère ; qu'elle accueille les formes, les mémoires qui ne sont pas les siennes. Qu'elle les accueille aussi radicalement, aussi radicalement, aussi, dirais-je, ouvertement que c'est possible.
Avec la traduction, la langue française doit se sentir non pas étrangère, mais un peu bousculée, comme surprise : tiens, c'est donc possible dire ça comme ça, comme aucun écrivain français ne l'avait encore fait ? Oui, c'est possible. Mais ce n'est pas français… Non, ce n'est pas français. Et c'est possible de comparer avec un écrivain français ? Oui, ça aussi, c'est possible. Contrairement à ce qu'on dit, je ne transforme pas Dostoïevski en Céline quand je respecte la violence de son style : j'essaie de voir comment il pourrait écrire en français, d'après moi - lui, qui écrit en russe, pour un public russe, et qui se fiche d'être traduit en français au moment où il écrit.
Ce n'est pas à Shakespeare, ou à Dostoïevski, ou à qui vous voulez, de nous répondre à nous. C'est, sérieusement, à nous de faire le chemin vers eux. Là encore, c'est juste une question de reconnaissance…” (“Partages”, André Markowicz, éditions Inculte/Dernière marge, août 2015).

23 OCTOBRE 2015 à 19h Babak Bordbar : Le camp et la montagne, un récit autobiographique
La Générale en manufacture, 6 Grande Rue, Paris-Pont de Sèvres

Le camp et la montagne est un récit autobiographique en deux langues et en images de la vie de Babak Bordbar, photographe né en 1984 au sud de l'Iran, exilé depuis 2013 à la suite du mouvement vert. Le récit original lu en persan par Babak Bordbar est traduit et lu en français par Zahra Pourazizi.
"1992, Le camp de Rajahi. Quand j'allais à l'école primaire, j'avais un ami qui était tout différent des autres, il s'appellait Yacin. Bien plus tard, je me suis aperçu qu'il était né à Abadé et qu'il faisait partie des gens qui avaient été obligés d'abandonner leurs villes et leurs maisons à la suite de la guerre Iran-Irak. Il habitait une petite maison de béton dans un camp qui se trouvait près de chez moi. Le camp s'appellait Rajahi en mémoire de la visite de ce camp par le président Rajahi dans les années 80. Tous les jours je traversais le camp sur le chemin de l'école. Les années suivantes, lorsque je me suis découvert un intérêt pour la photographie, j'ai commensé à photographier le camp dans tous ses détails. Pendant cinq ans, j'ai enregistré les récits de celles et ceux qui avaient subi la guerre et la destruction. J'ai écouté les histoires des réfugiés pour qui là où vivre était devenu de manière éternelle quelque chose de temporaire. 2003, Kaftarak. Kaftarak est une région rocheuse aux alentours de Chiraz où j'ai grandi. À l'âge de vingt ans, je voulais devenir randonneur professionnel. J'ai donc arpenté toutes les montagnes de l'Iran pendant l'hiver. Je m'entrainais à l'escalade à Kaftarak, où se trouvaient des falaises très hautes. Je ne pouvais pas photographier le pic le plus haut possible, cependant la photographie m'est devenue quelque chose de plus sérieux, juste là, sur les roches, quelque part entre la terre et le ciel. En 2006, j'ai perdu Ali, un ami avec qui je montais en montagne, et tout d'un coup, il est tombé en raison d'un glissement de roches. Après sa mort, cette période de ma vie est arrivé à son terme (...)".