Récits de la mémoire palestinienne

Je vais commencer par quelques remarques à propos de la question de la mémoire palestinienne. La perte des cadres matériels de l’existence, effectivement produit un trauma dans la perception de la place de l’individu dans le monde, et de ses relations avec le monde qui l’entoure, et la mémoire pour les palestiniens a représenté un refuge contre un monde hostile, qui n’a pas de sens. C’est la question du monde, pas seulement dans le sens des cadres matériels d’existence mais aussi dans le sens du monde où nous habitons et qui nous habite en même temps. L’éloignement coupe en quelque sorte cette relation intime avec le monde. La mémoire vient compenser cette absence de réel matérialisé, qui est la patrie, qui est la terre, qui est la place dans le monde, mais qui en même temps est un refuge imaginaire et contradictoire, car cette mémoire enchaîne sur une nostalgie, et la nostalgie en général est une relation négative avec le passé, car le passé n’a pas cette continuité là. En regard de cette rupture de cette relation avec le monde qui nous entoure, les palestiniens ont cultivé une mémoire vivante, une mémoire fertile en quelque sorte, c’est une mémoire qui apporte un réconfort à la personne déplacée, mais c’est en même temps un confort trompeur.

Je me rappelle de mes souvenirs d’enfant, mes parents toujours évoquent nos biens perdus en Palestine. Les orangers que nous possédons, la maison qui date de l’époque Ottoman, la maison ancestrale de la famille, et le récit de cette mémoire est permanent, c’est notre pain quotidien. Ce récit de la mémoire palestinienne devenait le mode de notre relation avec le monde. Nous vivions avec elle, et spécialement à l’âge de l’adolescence, c’était devenu quelque chose de très pesant car ce réel sans cesse évoqué ne possédait aucune matérialité.
Nous vivions dans un quartier libanais, nous ne vivions pas dans un camp de réfugiés, il n’y avait aucunes racines, aucuns parents, la famille élargie était dispersée partout dans le monde, et ce récit permanent au fil de nos vies quotidiennes devenait très difficile à supporter. C’était au point qu’à l’âge de l’adolescence, j’avais des doutes sur la véracité de ces récits d’un passé glorieux, où nous possédions beaucoup de choses, et nous étions à présent réduits à vivre dans un petit appartement dans un quartier libanais coupés de tout. Mes parents en quelque sorte essayaient toujours de dire, non, ça a existé, mais pour moi et mon frère il persistait toujours un doute. Ça a nécessité un retour en Palestine, qui était quelque chose de très compliqué, car nous étions des réfugiés palestiniens au Liban et nous n’avions aucun moyen légal de retourner en Palestine, pas même en tant que touristes. Mon père a finalement obtenu des papiers d’identité temporaires jordaniens, et on a pu passer le pont du Jourdain pour aller visiter la Palestine. C’était quelque chose de très important, car c’était la première fois que cette mémoire, ce récit, cet imaginaire, très fragile qui ne reposait effectivement sur aucune base matérielle et dont à l’adolescence nous commencions à douter, était alors en train de se réaliser, de se matérialiser en quelque sorte. Je me rappelle de la première visite, nous étions devant la porte de notre maison familiale à Jaffa, mon père était dans un état terrible car il s’agissait de la maison où il était né, où effectivement une famille israélienne habitait. J’étais à ce moment précis partagé entre la nécessité de la réalisation matérielle de ce retour afin de vérifier la véracité du récit, et en même temps je commençais à souffrir de la souffrance de mon père, spécialement de mon père car ma mère n’y était pas née, c’était sa maison à lui, où il était né, et c’était une expérience insupportable.
C’est pour ça que je commence par dire que ce récit de la mémoire est un refuge, mais qui comporte en même temps beaucoup d’éléments difficiles à vivre. C’est vrai, cette mémoire a sauvé les palestiniens, spécialement par exemple les palestiniens dans les camps, les camps de réfugiés du Liban. La topographie des camps est liée à celle des villages d’origine des palestiniens. On peut trouver à Burj El Barajneh, qui est l’un des grands camps de réfugiés au Liban, un quartier qui s’appelle Tashikha, c’est le village de Tashikha en Galilée : c’est une partie du camp effectivement, c’est un espace lié à ce village, d’habitants réfugiés originaires de ce village. D’autres quartiers correspondent à d’autres villages de Galilée. Il y a dans les camps cet élément spatial, et cette reconstitution de la Palestine dans les camps est venue donner quelque matérialité à la continuité de l’existence des palestiniens. Pour les palestiniens qui n’ont pas vécu dans les camps, ils sont nombreux, car tous les réfugiés palestiniens de 48 n’ont pas tous vécu dans les camps, cette donnée spatiale que le camp de réfugiés a pu représenter n’a pas existé. Il y a eu une rupture brutale avec l’espace palestinien, avec l’histoire palestinienne.

Voilà un peu ce en quoi consiste la question du récit de la mémoire palestinienne, c’est ce refuge dans un monde où il n’existe plus aucune certitude. Cette rupture, cette coupure avec le contexte d’origine a produit un état d’incertitude, un monde où il n’existe rien de certain, et où tout est assujetti à la condition de ce qui n’est pas prévisible, et l’imprévisiblité est devenue le signe du temps dans lequel vivent les réfugiés palestiniens en général. C’est un rapport d’incertitude avec le monde, une impossibilité à se représenter le monde devenu imprévisible, et où le récit de la mémoire vient nourrir l’imaginaire. C’est une faille dans l’existence psychique des palestiniens, ce que cette rupture même a produit en eux. Le récit de la mémoire vient donner des représentations, mais c’est un remède de circonstances, qui ne résout pas le trauma de l’éloignement de l’espace d’origine.

Puis, les palestiniens sont devenus des êtres invisibles, du fait de l’éclatement dans tout l’espace de la région et au delà, l’un des seuls lieux de visibilité des palestiniens, et de matérialité de l’existence palestinienne ont été les camps. C’est pour cette raison qu’il est inquiétant dans la crise syrienne actuelle de voir que les palestiniens qui quittent les camps n’ont pas le droit d’y retourner. On a vu ça dans plusieurs situations, dont la dernière en date dans le grand camp de Khan Eshieh, où le régime syrien a refusé le retour des réfugiés palestiniens qui l’avaient quitté au début du conflit, malgré le fait que plus aucun groupe armé hostiles au régime dans les camps n’y soit plus présent. On se pose la question, pourquoi le régime empêche-t-il les palestiniens de retourner dans leurs foyers ? Car en effet, leur foyer n’est plus la Palestine, mais les camps devenus la Palestine transposée en Syrie en quelque sorte.
C’est vrai qu’il y a un accord implicite de tous les acteurs de la région d’en finir avec ce symbole du camp comme matérialité d’une Palestine existante, car la Palestine sous occupation israélienne d’autre part n’est pas la Palestine. Les checkpoints, le mur, les incursions dans les affaires de tous les jours des palestiniens font coupure de toute continuité d’un vécu possible. Il y a un acharnement contre l’existence de ce symbole, qui est le symbole de la souffrance et de la tragédie palestinienne, et notamment parce que la seule solution pour que cette tragédie s’achève effectivement c’est de réaliser le droit au retour. Sans droit au retour des palestiniens, la tragédie palestinienne se poursuit.
L’éclatement des camps de réfugiés palestiniens au Liban est programmé depuis les années 70. De grands camps comme Al-Zaatar ont été détruits par les forces de la droite libanaise, et le régime syrien, qui refusaient le retour des palestiniens dans ce camp en 1976. Aujourd’hui à Khan Eshieh en 2017, on fait la même chose. Le camp de Yarmouk est attaqué par Daesh, par Al Nosrah et par le régime à la fois, c’est une situation explosive. Yarmouk est une ville dans la ville de Damas avec ses infrastructures, avec ses institutions où toutes les composantes politiques palestiniennes sont représentées mais ce sont des civils palestiniens qui vivent à Yarmouk. Il s’agit d’une hostilité de toutes les forces en présence, régime syrien et forces d’opposition islamistes et Daesh et Al Nosrah ont plus ou moins la même attitude vis à vis de la population palestinienne et une cruauté égale à la cruauté du régime. On a recensé depuis le début du conflit syrien quelques 3000 palestiniens disparus, tués, ou enfermés dans les prisons du régime et des autres groupes politiques.

La mémoire en soi est un refuge, premièrement un refuge pour l’individu, mais lorsqu’on passe de l’individu au collectif, il y a une instrumentalisation politique de la mémoire qui fait revivre cette relation intime avec le passé.
Cette instrumentalisation politique de la mémoire peut être mise au service d’un projet de construction étatique mais malheureusement, avec le processus d’Oslo où le monde a cru qu’il existait une possibilité de créer une entité étatique palestinienne, une entité sociale, politique, économique et autre, on a vu que la mémoire palestinienne instrumentalisée dans les années 70 en tant que lien avec ce lieu qui a existé, qu’on a besoin de récupérer en tant que droit, on voit avec le processus d’Oslo une mémoire étriquée, une mémoire limitée aux territoires que les accords d’Oslo ont donné aux palestiniens.
Par exemple on parlera des colons israéliens qui colonisent la terre palestinienne. Mais la colonie de Ma’aleh Adumim, ou la grande colonie d’Ariel à côté de Naplouse, sont en Cisjordanie, et dans le même temps, à Tel Aviv aussi, en réalité aussi il s’agît de colonisation. Les lieux de la mémoire palestinienne ne sont pas la Cisjordanie, ni Gaza. La mémoire collective palestinienne concerne tout cet espace de façon indivisible. La politique de la mémoire, instrumentalisée par l’OLP et l’Autorité Palestinienne a donné lieu à la construction d’une mémoire limitative, qui identifie la Palestine aux territoires des accords d’Oslo, et la mémoire est censurée : évoquer les lieux de la mémoire palestinienne en dehors de ces territoires n’est pas réaliste. Les termes employés, de ‘réaliste’ ou ‘irréaliste’, montrent de quelle façon la mémoire est censurée. Cette instrumentalisation politique de la mémoire, censure la mémoire en tant qu’expérience intime de l’existence. On ne peut pas arracher ce lien. C’est pourquoi j’ai parlé de nostalgie, la nostalgie a trait à quelque chose qui a existé, qui a existé réellement et en même temps elle a trait à la difficulté à réaliser que cela a été perdu à jamais.
Dire au Palestiniens que le droit au retour est irréaliste, a pour sens une injonction à abandonner une partie de soi, de son intimité. Dans les années 90, les accords d’Oslo ont accordé 22% de la terre historique de la Palestine, à présent, il s’agit de 12%. Les 22% en sont devenus 12, et qui avec cette colonisation rampante, en seront 5 dans quelques années. Cet espace se réduit définitivement et la mémoire qui y est liée devrait l’être aussi, et les palestiniens refusent d’accepter l’idée qu’on a plus droit à revendiquer nos droits historiques dans toute la Palestine. On ne peut pas imaginer que la mémoire palestinienne va se limiter de façon sélective.

On a par exemple, dans les chansons populaires palestiniennes des évocations de lieux, de personnages, ou de événements, qui sont des références à ce passé perdu à jamais.
C’est très intéressant si on évoque la chanson populaire, c’est effectivement une imagerie partagée par l’ensemble des palestiniens et parfois il y a des références directes, Jaffa où mon amoureuse est sortie pour aller etc., il y a des choses qui se répètent dans ces chansons là, qu’on ne peut pas imaginer d’abandonner. C’est un cadre référentiel qui vit toujours dans nos mémoires.
C’est pourquoi la question de la mémoire est une question complexe, que ce soit la mémoire individuelle ou la mémoire collective. La mémoire collective aussi est en relation avec cet espace, que l’on peut politiser et instrumentaliser, mais ça n’empêche pas que la mémoire individuelle reste toujours comme le gardien de quelque chose qui a existé mais qui a été perdu. Même si cela n’existe plus, son existence reste pour toujours à l’intérieur de soi. Proust parle du lieu en disant que ce dont il s’agît lorsqu’on parle de lieu, c’est le lieu qui est en nous, ce n’est pas le lieu matériel, et en le lisant je me suis senti concerné. La Palestine en tant que lieu, c’est à dire le lieu de notre mémoire, est en nous. Donc nostalgie et politique, et politique de la nostalgie, qui va de l’individu à la collectivité, et vice versa.

J’ai fait référence au récit de mes parents d’un temps révolu. Il y avait un avant et un après mon voyage en Palestine. Auparavant de ce voyage, ce récit narratif était contradictoire car il n’avait aucune matérialité. Seule la narration donnait corps à ce temps révolu. Lorsque mes parents évoquent les orangers par exemple en Palestine, les hectares d’orangers, nous pensons que c’est une exagération au vu de la modestie du présent vécu. Mes parents ont réellement vécu ce passé, et cela possédait pour eux la matérialité du vécu mais pour nous, pour ceux de notre génération nés à l’extérieur de ce cadre qui fait référence, c’était complètement contradictoire. Nous étions hantés en quelque sorte par cette mémoire. Cela avait une présence très pesante au quotidien. Je garde l’image des clés de la maison, les clés rouillées avec le temps, la rouille, ou bien de mon père sortant parfois d’un placard fermé à clefs et consultant les documents précieux, jaunis par le temps, et qui commencent à s’effacer car ce sont des documents très anciens du cadastre ottoman. Les palestiniens gardent toujours chez eux ces documents du cadastre Ottoman car ils sont la seule preuve du fait qu’ils sont effectivement propriétaires en Palestine. Ces papiers qui commencent à s’effacer, ces clefs qui commencent à rouiller, tous ces éléments là donnaient à ce récit là une dimension contradictoire. Tout cela pouvait être le produit de l’imagination ou de l’exagération, ou un récit fondé sur des faits matériels mais dont nous n’avions qu’une représentation imaginaire. Par contre après le voyage, c’était autre chose, nous avions vu la maison telle qu’elle nous avait été décrite. C’était bouleversant, car on a découvert en entrant à l’intérieur de la maison que rien n’avait été modifié. La famille qui l’habitait avait eu la gentillesse de nous laisser entrer car ce n’est pas toujours le cas, et alors mon père remarque qu’ils n’ont rien modifié, même la peinture, car entre temps, on imagine qu’il puisse y avoir eu un coup de peinture, ou peut-être il y a eu un coup de peinture mais en ce cas avec la même couleur, comme si rien ne s’était passé. Ma mère trouve dans la cuisine les ustensiles qui lui appartiennent, qui ont été récupérés par la famille juive qui a pris possession des lieux ! Ça représentait quelque chose de très important pour ma mère, trouver là quelques cuillères, car de quoi s’agît-il ? De son mariage et des présents reçus, et il y avait des ustensiles offerts par quelqu’un, et qui possèdent pour elle une valeur symbolique très importante. Et elle trouve quelques ustensiles qui sont toujours là. La famille avait conservé le lieu exactement tel que mes parents l’avaient quitté, intact. Ils vivaient là simplement, c’est-à-dire ils s’étaient installés, avec leurs affaires. Moi et mon frère étions aussi bouleversés de voir que le récit que nous en avions n’était pas faux, qu’il n’était pas le produit de l’imagination, et que tout cela avait une existence. La charge symbolique de ce récit changeait, car ce monde sans cesse évoqué au quotidien avait réellement existé. Cela nous apportait un réconfort, et dans le même temps nous étions ces êtres bouleversés par l’expérience de l’exil de nos parents, de leur récit, et de cet imaginaire très pesant au quotidien, dans la vie de tous les jours.

Cette mémoire est une mémoire blessée. Elle n’a pas de continuité, elle n’est pas une image harmonieuse, d’un lieu et d’un événement du passé, d’un lieu qui était vécu. Et c’est vrai, les données spatiales jouent un rôle dans la question de la mémoire. L’évolution de cet espace là, est une blessure supplémentaire donc c’est une mémoire souffrante, et pas une mémoire heureuse. On a parlé de la nostalgie, c’est ce sentiment négatif de l’existence et c’est vrai, les palestiniens en général sont déprimés. Il faut le dire, la dépression, c’est la condition de tous les palestiniens. J’ai rencontré récemment un palestinien dans un congrès qui venait de Nouvelle Zélande, c’est vraiment le bout du monde. Il me dit, qu’est-ce que tu penses, toi qui a plus de rapports avec la Palestine, qui voyage là-bas, est-ce que c’est vrai que les palestiniens sont déprimés aujourd’hui ? Je dis oui effectivement, car on ne peut pas imaginer une existence heureuse avec des traumatismes vécus sur plusieurs générations, il y a 60 ans de tragédie en permanence, qui continue, à un rythme accéléré. Il y a des blessures de la mémoire, la diminution de la crédibilité de cette mémoire, avec la diminution de l’espace.
Et j’étais très étonné, l’année dernière en avril, j’étais en Palestine invité par l’association palestino-israélienne Zochrot, et j’ai rencontré de jeunes palestiniens, quand je dis jeunes, qui ont entre 15 et 18 ans, et dont le travail consiste à faire revivre cet espace perdu de la Palestine, en créant des maquettes des villages perdus. Ils font des enquêtes avec les vieux, des schémas, des dessins, ils vont parfois dans les ruines des villages qui ont été détruits, car il y a des villages détruits là où on a construit des colonies israéliennes, et il y a 540 villages palestiniens qui ont été complètement détruits en 48, parmi ces 500 et plus, il y a une quarantaine jusqu’à maintenant, où on voit l’herbe folle qui a envahi l’espace. L’herbe folle a envahi les lieux, mais le lieu est toujours là. On peut imaginer même l’existence des gens. Ces jeunes gens font une documentation des lieux, de la mémoire des lieux, ils font des maquettes, et ils utilisent ce logiciel d’architecture, Autocad, pour faire des maquettes virtuelles des villages perdus, et ils utilisent les informations qu’ils collectent, pour dire ici, c’est la maison d’un tel, ou la maison de la famille untel, car les quartiers en général dans les villages sont nommés avec les noms des familles élargies, ici il y avait la mosquée, ici il y avait l’église, ici il y avait une cours où les enfants jouaient, et j’étais complètement étonné de cette capacité à refaire vivre le lieu qui était perdu. C’est vrai, par rapport à cet espace qui commence à diminuer, il y a des efforts à le rematérialiser, même virtuellement, parmi la jeune génération ! J’étais complètement étonné de cet élément, j’étais très content d’ailleurs, et leur travail était d’une précision incroyable.

Actuellement je ne sais pas si il existe une possibilité de réconciliation des mémoires. La mémoire de mes parents est une chose, et celles de mon frère et moi, une autre parce qu’effectivement, mes parents ont vécu là, nous, nous pouvions interroger ce lieu là, si il avait réellement existé, et devant la porte, nous avions besoin d’entrer. Des récits de mon enfance, je connaissais très bien la maison, je savais où étaient les chambres, la cuisine, etc., avant de la voir, elle m’avait été tant et tant racontée, avec une répétition maladive, et c’est pour ça que je dis que nous étions hantés par cette histoire, cette mémoire, et c’était très lourd à supporter, et moi et mon frère adolescents étions révoltés. Nous étions révoltés car nous avions le sentiment que rien de cela n’était vrai, que c’était le produit d’un mensonge partagé entre mes parents, de ces lieux magnifiques, qui ont existé réellement. Nous avions nous aussi nos propres souvenirs en quelque sorte concernant ce lieu matériel, qui possédait leur existence propre et du coup, entrer dans la maison était pour moi et mon frère quelque chose de capital. Mon père n’avait pas tellement envie d’entrer en réalité. Il a tout simplement dit, ça suffit comme ça, on a appuyé sur la sonnette, et mon père était hésitant, il était dans tous ses états, il était dans un état difficile à décrire, il était bouleversé par cette expérience, d’être devant la maison où il était né, mais moi et mon frère voulions, comment dirais-je, interroger ce lieu, entrer, voir les détails, ce n’était pas seulement la maison de l’extérieur. Un petit garçon est sorti, qui n’a absolument rien compris à ce que nous faisions là, et pourquoi nous parlions en anglais, etc. Il faut dire que mon père s’habillait toujours à l’européenne, sauf une seule chose, il a le keffieh blanc sur sa tête. Il ne le quittait jamais, c’était dans ses habits le seul élément traditionnel qui montrait effectivement qu’il était palestinien, car nous les palestiniens on peut être confondus avec n’importe quels juifs du coin, spécialement les juifs orientaux, Séfarades, Mizra'him, on a la même tête. Les Ashkénazes, effectivement, on peut se différencier, tout comme des européens, mais comme beaucoup de palestiniens, moi dans les voyages en Israël jamais personne ne m’a jamais demandé qui j’étais, car j’ai l’air de quelqu’un du coin, tout simplement, je passe pour n’importe quel passant dans la rue. Le garçon ne comprend rien à ce que nous faisons là, il rentre et sa mère vient, et comprend tout de suite le but de cette visite. Elle parle quelque peu l’anglais, on lui explique simplement qu’on veut faire une visite de la maison. Elle dit tout de suite, oui oui, c’est tout à fait possible. Elle n’était pas hostile. On a après découvert, en discutant qu’elle était locataire. Locataire de qui ? De l’État. Notre maison n’est toujours pas une propriété privée israélienne, et ça c’est une chose qu’on oublie parfois de préciser qu’en Palestine historique, malgré 60 ans d’existence de l’État d’Israël, les palestiniens en étant propriétaires privés sont majoritaires. Les juifs Israéliens ne sont pas les propriétaires privés de la Palestine, ce sont les palestiniens qui sont les propriétaires privés de la Palestine. Cette famille est une famille juive Ukrainienne, qui s’est installée là, et paye un loyer à l’agence juive qui les amenés. Notre maison, légalement parlant, nous appartient. C’est pour ça que la question du retour matériellement est possible. Comme je disais, quand on parle de colons, dans la perception des palestiniens, les colons, ne sont pas les colons de Ma’aleh Adumim à Jérusalem ou d’Ariel en Cisjordanie, les habitants de Tel Aviv sont des colons aussi !

La conférence à laquelle j’ai été invité à l’Association Zochrot se déroulait à l’Université de Tel Aviv. L’Université de Tel Aviv, entièrement, toute l’Université de Tel Aviv est elle-même construite sur un village palestinien, qui s’appelle Sheikh Muwannis. Ma mère m’a raconté beaucoup d’histoires sur ce village de Sheikh Muwannis car il n’est pas très loin de Jaffa. Ma mère jeune, 15-16 ans, va acheter les œufs des villageois de Sheikh Muwannis, qui est aujourd’hui l’Université de Tel Aviv. Vous voyez le lieu, il est toujours là. Il n’ont conservé qu’un seul bâtiment du village, le meilleur et le plus joli bâtiment du village de Sheikh Muwannis, et l’utilisent comme Guests House. C’est à dire que les invités de marque de l’Université, ils sont logés où ? Dans une maison palestinienne traditionnelle.

Donc en entrant dans la maison, on a pu effectivement, moi et mon frère, réaliser que tout ce qui était raconté était vrai, par rapport à tous les éléments matériels qui étaient là.
On voit avec la question de la mémoire, qu’il n’y a pas une seule mémoire, il y a des mémoires, qui parfois se croisent, qui parfois sont en contradiction. On ne peut pas nier que les Israéliens aient cultivé une mémoire depuis 1948, qu’une mémoire ait pu commencé à être créée, mais cela nous ramène au registre politique. Si on veut parler des mémoires concurrentes concernant le même lieu, nos mémoires sont ancestrales, dans le sens que mon père, je me rappelle, me raconte comment son père raconte de son grand-père comment la maison a été construite. La maison a été construite selon un mode de solidarité paysanne à l’époque, les amis des amis, les voisins, les parents éloignés, etc. viennent pour donner un coup de main pour construire la maison familiale. On dit, par exemple, que cette colonne a été construite par telle personne, on donne le nom de la personne qui a fait le plus d’efforts pour faire cette partie de la maison. Ce sont des éléments de l’expérience de la construction de la maison transmis ensuite de génération en génération. Cette famille Ukrainienne, qui est dans les lieux en tant que locataire, dans notre maison familiale, n’en sait rien, et je ne sais pas si ils ont déménagé, si la famille s’est agrandie ou pour une autre raison, ou si ils sont toujours là.

Je ne sais pas si quoi que ce soit est fait à ce sujet dans la construction de la mémoire israélienne, la mémoire juive israélienne. Ce qu’on constate maintenant à Jérusalem, c’est qu’il n’y a que des constructions modernes, et Jérusalem est en train de perdre tout son caractère car on construit des tours à côté de bâtiments qui datent de l’époque Mamelouke. On a une grande mosquée historique, qui date de l’époque Mamelouke, qui remonte au 13ème/14ème siècle, c’est-à-dire cela ne date pas de l’époque Ottoman, mais d’avant l’époque Ottoman, et un grand bâtiment de 15 étages, très moderne, a été construit pour accueillir la Cour suprême Israélienne et la mosquée tombe depuis dans l’ombre de cette construction moderne. L’unité de l’espace, en tant que donnée culturelle et spatiale, et l’environnement palestinien ont été abîmés par cette volonté de modernité à l’occidentale, car c’est vrai que les juifs Ashkénazes ont apporté d’Europe toutes les modalités de construction de l’habitat et tous les procédés technologiques modernes européens, mais si il y a une mémoire juive israélienne, c’est une mémoire étriquée, liée à la destruction du visage de la Palestine historique.

Pour conclure, la question de la subjectivité est liée à la question de la mémoire. La subjectivité palestinienne vit dans un état d’interruption permanente, où la conscience de soi est vécue dans un mouvement d’interruption en permanence, car les palestiniens vivent depuis 60 ans dans un état d’urgence, un état d’urgence où aucune stabilité n’existe. Vivre dans une instabilité permanente, a pour conséquence que la représentation de soi n’est plus possible. La représentation du lieu, la représentation de l’être, la représentation de l’histoire personnelle devient impossible. Cet état d’incertitude n’est pas seulement lié à la perte de l’espace physique, mais il est aussi lié à l’imprévisibilité de la politique à laquelle les palestiniens sont assujettis. Il y a le fait effectivement, qu’il n’y a pas de lien avec un corps politique représentant l’existence collective, et le fait que les palestiniens vivent assujettis à des pouvoirs politiques différents, tout d’abord, et ensuite, qui leur sont hostiles. Le pouvoir politique israélien et le pouvoir politique des régimes arabes sont hostiles à l’existence des palestiniens.
Au Liban où j’ai vécu, 71 métiers ne pouvaient pas être exercés par les palestiniens. Je ne sais pas comment on établit la liste de ces métiers, mais c’est aberrant, inimaginable, d’hostilité traduite par un racisme violent inscrit dans la loi. Actuellement, les autorités libanaises sont en train de construire un mur de séparation, un mur comme le mur israélien, et si on regarde les photos autour du camp palestinien de Ein el-Hilweh, c’est la même structure de mur que le mur israélien, mais c’est l’autorité libanaise qui est en train d’ériger un grand mur autour du camp, donc c’est exactement la même chose. Les israéliens construisent un mur pour couper la continuité territoriale de l’espace en Palestine, et les Libanais font la même chose. On a aussi des souvenirs très douloureux de la guerre civile en Jordanie, dans les années 70 qui était aussi une guerre civile atroce, que le régime jordanien a mené. On a aussi en mémoire les massacres perpétrés par le régime syrien.
Les palestiniens vivent dans un état d’appartenance à des entités politiques hostiles, et dont les politiques sont imprévisibles. On ne sait pas exactement, on ne peut pas imaginer, on ne peut pas planifier le futur. On ne peut pas imaginer ce qu’on va faire dans quelques années. On est au jour le jour. On ne peut faire aucun plan d’aucun futur donné car on est assujetti à des forces et à des entités politiques sur lesquelles on a aucune influence. On est tout simplement un objet de leurs politiques. On ne peut pas être un sujet de cette politique là.
Quand on peut pas imaginer un futur, quand on peut pas imaginer quel acte va être commis par quelqu’un qui possède un pouvoir sur soi, on est réellement dans un état d’instabilité, car cette dimension d’imprévisibilité des structures politiques existantes concerne aussi les politiques arabes. Si il y a une hostilité déclarée de l’État d’Israël vis à vis des palestiniens, cette hostilité là n’est pas moins féroce, mais accompagnée par un discours des frères arables solidaires de la souffrance du petit frère le palestinien, le pauvre palestinien qui souffre de la machine de guerre israélienne. Mais en réalité, ces régimes qui se présentent comme alliés s’avèrent hostiles. D’ailleurs, beaucoup d’actes d’agression contre les palestiniens sont commis au nom des palestiniens. C’est terrible, il y a ce décalage entre le discours et la pratique politique, qui aggrave ce sentiment d’instabilité chez les palestiniens.
Vis à vis d’une hostilité déclarée, où le discours israélien accompagne les actes israéliens, il y a un discours et un acte qui l’accompagne et le traduit, l’acte traduit le discours qui est annoncé publiquement, on peut éventuellement se protéger ; par contre dans une situation où il y a un décalage entre un discours solidaire et acte hostile, l’instabilité de la situation s’accroit encore.
Voilà, c’est ce que j’ai essayé de vous communiquer, cette état d’incertitude et cette ambiguïté que les palestiniens vivent au quotidien, qui les affecte dans leur corps et dans leur psyché, et la souffrance psychique est dévastatrice, par rapport à cette personnalité palestinienne qui souffre, ce n’est pas seulement le racisme, ou l’exclusion, ou l’exil, et la privation de tous les droits, mais aussi toutes cas attaques dans l’intimité propre, dans le sentiment d’appartenance au monde, dans l’existence véritable.

Janvier 2017.