Sur le sujet politique

La question dont j'ai choisi de parler, comme vous savez sans doute, est celle du sujet politique.
Tout d'abord je devrais dire que je sais que cette notion de sujet politique n'est pas fondée sur la réalité, la réalité factuelle. Et je crois que récemment la Grèce a montré que la politique factuelle est morte, la politique radicale. Mais, encore une fois, sans doute prenons-nous le pire pour les faits et il n'y a pas d'autre issue pour nous que de continuer à penser et à résister au cours du monde.
Alors, cette idée du sujet politique, et bien, est une idée philosophique, et il ne fait aucun doute que beaucoup de non sens métaphysique est sédimenté dans le concept de sujet politique. Pourtant je pense que même aujourd'hui, le sujet, la notion de sujet, est la meilleure façon pour nous d'articuler conceptuellement quelques uns des problèmes les plus importants de notre époque, et peut-être même une partie de la solution à ces problèmes. Je ne vais pas pontifier sur la notion de sujet, c'est une notion très complexe sous de nombreux aspects, et je pense que la meilleure façon de l'analyser, de la déconstruire, est de questionner et répondre à des situations concrètes, de la relier à des situations concrètes comme la situation iranienne. J'essaie de raccourcir mon intervention et d'avoir plus de temps pour le dialogue.
Mais par dessus tout je pense que bien qu'il y ait eu beaucoup de discussions et de critiques, principalement philosophiques, sur la mort du sujet, et pourquoi cette notion n'est pas bonne, malgré tout, je crois que les tensions philosophiques, et même les contradictions, à l'intérieur de la notion de sujet, ou entre le sujet et la politique, en fait nous aide à avoir une idée plus claire du problème.
Et je vais au travers de quelques-unes de ces soi-disant contradictions, qui sont là, dans le concept de sujet, depuis Descartes et Kant, et puis Adorno, et jusqu'à notre temps.
Peut-être si nous devons commencer avec des exemples concrets, l'un de ces soi-disant problèmes contemporains : aujourd'hui même les économistes libéraux ou néolibéraux pensent que le système doit être changé, être réformé. Le plus récent et peut-être le plus célèbre d'entre eux actuellement, le français Piketti, a fini par dire, le problème de l'inégalité, devient de pire en pire, et il faut faire quelque chose, alors il a écrit ce livre et a proposé des réformes. Mais qu'a été la réponse du système du capital global ? En fait aucune. Pas de réponse.
Et ils ont raison, parce que même la réforme la plus libérale actuellement, si cela est actualisé, si cela est implémenté, va requérir un tel changement structurel que rien moins qu'une révolution ne peut le rendre possible. Même pour réformer le système, il semble que nous ayons besoin d'une révolution radicale. Et, bon, une révolution radicale, un changement politique radical requiert un agent. Quelqu'un devrait le faire. Et c'est là où la question du sujet se pose. Parce que je pense que les tensions et les contradictions dont je parlais qui sont partie intégrante de cette notion de sujet nous aident à dépasser beaucoup de débats inutiles à propos de la nature de son agency : si elle est individuelle ou collective, humaniste ou structurelle, active ou passive, particulière ou universelle. Ce sont les choses au travers desquelles je veux aller pour le reste de mon intervention, et voyez comme de façon opposée à l'ancienne formule, l'une d'entre elles étant le Parti léniniste ou je ne sais pas, la classe ouvrière en tant que l'agent, ou le mouvement social et beaucoup d'autres alternatives, je pense que le concept de sujet a la richesse en lui, non pas seulement de les recouvrir toutes mais, comme dit, de nous aider à articuler conceptuellement la situation de la façon la plus claire possible pour nous, bien que le monde devienne actuellement si complexe et si sombre, et si fou que je doute moi-même qu'aucune sorte d'analyse, marxiste ou autre, va vraiment nous donner une image réelle de ce qui se passe. On entend parler de monétarisation, de capital financier, de montants de capitaux privés qui circulent dans ce monde, c'est environ un millier de trillions de dollars, et si vous pensez que ce montant de capitaux a besoin au moins d'une personne pour faire du profit, cette personne là serait autant que le GDP de l'économie du monde entier. C'est pourquoi quelqu'un comme David Harvey dit que les choses ne peuvent plus aller comme ça, et la crise de 2008 n'est toujours pas résolue et cela va se répéter, et c'est un fait que le système est en faillite. Il a créé tant d'argent vide, et tout reporté à plus tard, les crédits dépensés ont pris des crédits sur le futur, qu'en quelque sorte, peut-être pas dans un futur proche mais dans un temps moyen, il va y avoir une catastrophe, je pense. Ce qui ne veux pas dire que cela sera la fin du capitalisme ou le début de la révolution mondiale, non pas mais il n'y a pas de doute que cela va amener à plus de violence, plus de guerres et plus de crise économique, plus de chômage, et toutes les choses que vous connaissez tous mieux que moi.
Alors, la notion de sujet, à travers sa pose philosophique, est toujours, celle qui en quelque sorte nous aide à voir de quel type d'agent vous avez besoin, quel genre de changement est possible et ultimement, que faire.
La première tension est entre les faces active et passive du sujet, particulièrement dans la tradition française vous avez cette notion de sujétion. Pour être sujet, vous avez à être assujetti à un pouvoir, à une interpellation, et cela montre que le sujet est toujours une notion qui relaie le pouvoir : l'empowerment des gens à agir, et aussi leur passivité et leur sujétion au pouvoir. Et la dialectique entre actualité et potentialité. Mis à part cela, une autre tension, qui pour moi est encore plus importante : la notion de sujet peut être comprise à la fois en terme d'individu et de collectif.
Et c'est l'un des problèmes par lequel tout mouvement politique, toute politique radicale va passer, et il y a eu de nombreux débats à propos de si nous devrions parler de peuple, ou de classes, ou de mouvements, et beaucoup de cela, d'une certaine manière je pense, sont des débats inutiles, parce que, vous voyez, cela dépend de votre passé, de vos expériences, quand vous allez à travers ces mots je veux dire. Par exemple, pour les italiens, le mot peuple, à cause de leur histoire, cela rappelle le mot fascisme. Et ils sont très sensibles à cela. Tandis qu'en Iran le mot peuple a toujours été opposé à l'Etat et a toujours été une notion émancipatoire. Et donc, avec le concept de sujet, nous pouvons dépasser cette opposition, ou ce choix entre peuple, ou classes, individus ou institutions, et cela nous aide à organiser notre pensée conceptuelle et la mettre en relation avec des situations particulières. Je veux dire, la force de la notion de sujet n'est pas qu'elle est si faible et générale qu'elle inclut tout, non, mais elle possède à travers sa médiation dialectique, sa tension dialectique interne, qui lui vient de son histoire philosophique, comme j'ai dit de Descartes à Kant, qui donne une richesse à ce concept, et rend ce concept utile pour toute personne, ou toute organisation qui veux la mettre en relation avec des situations concrètes, et qui veux, en quelque sorte, théoriser sa propre activité politique, en terme d'agency et tout ça.
Mais peut-être, la dimension ou la dialectique la plus importante est celle entre le particulier et l'universel. Le sujet politique en lui-même est une combinaison des deux. La politique, telle que je l'ai expérimentée, à travers une très très grande révolution et l'insurrection d'une ville qui a duré des mois, le Mouvement vert, la politique arrive juste comme ça. C'est réellement un événement. Pas un miracle, mais c'est impossible de le prédire. Et cela a beaucoup à voir avec la particularité de la situation. Quand vous y pensez, c'est juste des gens qui se disent : « Nous pouvons le faire », des gens qui s'empowerent, des gens qui n'obéissent plus aux ordres. Mais comment cela arrive-t'il ? Quand, dans quelle conjonction les gens font-il réellement ce choix ? C'est si particulier, que personne ne peux le prédire, ni en tirer de conclusions générales.
C'est la chose vraiment particulière, l'origine particulière de l'action et la pensée, de l'action et la pensée émancipatrice radicale, et cela à voir avec le concept de politique. Mais aussi, à l'intérieur du concept même de sujet, vous avez aussi cette dimension de particularité, parce que tout sujet a un corps qu'il soit un individu ou un collectif. Et ce corps signifie d'appartenir à certain temps, et espace. Cela veux dire un passé spécifique, une histoire spécifique, et une identité particulière. C'est ce qui en fait, fait le sujet. Le corps du sujet, c'est très particulier. Il a sa propre façon de vivre. Mais ce n'est pas tout, autrement si c'était là toute l'histoire tout individu et tout collectif deviendrait un sujet automatiquement. Non, ce qui est nécessaire, et c'est un point important, c'est un horizon universel, comme le dit Adorno dans La dialectique de la raison, penser est une dialectique entre une origine particulière et un horizon universel. Les deux doivent être présents. Toute pensée, et toute action, et en politique pensée et action sont la même chose, en fait, doivent advenir en un certain temps et lieu, il doit donc être une chose particulière. Et puis, si cela veux être émancipateur, si cela veux avoir quelque chose à voir avec la vérité, avec l'égalité, et disons, avec le communisme, cela doit avoir cette dimension universelle, dans le sens où quiconque, tout individu ou collectif potentiel, peu importe sa religion, sa langue, sa couleur, son genre, son mode de vie, n'importe qui peut participer à cela. C'est ce qui constitue le moment universel. Mais ce moment universel, si nous ne voulons pas l'hypostasier, si nous ne voulons pas en faire un mythe, ce qui est arrivé lors de nombreux événements politiques ou révolutions, d'habitude lorsque cette dimension universelle est présente en tant qu'Etat, ou une nation, un Etat-nation, comme dans la Révolution française. Vous perdez la vérité et l'universel devient quelque chose de positif comme si il avait une existence propre, comme si il faisait partie du monde mais ailleurs, c'est la façon dont vous le théologisez. C'est la relation entre l'universel avec le concept de Dieu, que l'universel est là haut dans le ciel, qui est de la même couleur pour nous tous. C'est hypostasier, donner une existence positive et une identité positive avec des limites positives, à l'universel, comme si l'universel est quelque chose. Mais non, ce n'est pas le cas. L'universel n'est rien mais un écart ou une rupture introduite dans le sujet particulier même. Individu ou collectif, peu importe. Cet écart, c'est une idée originale qui est dans Lacan, cet écart créé le sujet. La différence entre le sujet moderne et l'être humain traditionnel, entre quelqu'un qui a une identité particulière, une religion particulière, un mode de vie particulier, d'habitude un mode de vie traditionnel, et ce que nous appelons le monde moderne, avec la liberté, la démocratie, l'égalité, et la possibilité du communisme, la différence entre les deux, ce n'est pas que soudainement vous avez un autre mode de vie, ceci est la vie traditionnelle et ceci est la vie moderne, ceci une vie sans subjectivité, politique et liberté, et ceci est vie avec subjectivité et tout ça. Non, c'est la même vie, c'est le même monde, la différence est qu'à présent un écart est introduit. La vie traditionnelle n'est plus une totalité close, il y a un trou dedans, et par ce trou, il est ouvert à d'autres mondes, d'autres modes de vie, d'autres identités, et c'est ce que j'appelle la dimension universelle. Devenir universel, cela ne requiert pas que vous changiez de vie ou que vous alliez ailleurs, ou que vous vivez d'une façon différente, non, c'est juste que vous vivez comme auparavant mais sans cette certitude, sans cette identité close, quelque chose comme le doute cartésien advient. Vous pourriez même avoir foi en la religion. Mais ce n'est pas une foi naïve, une foi fermée et totalisée, non, c'est une foi dans laquelle il y a à présent un trou, et par ce trou cette foi s'ouvre à d'autres fois, à d'autres religions, et de cette façon elle devient universelle. Et je pense que cette dialectique entre le particulier et l'universel est la plus importante, philosophiquement parlant, et la question la plus importante à laquelle est confronté quiconque qui veux théoriser la politique radicale, et comprendre le monde tel qu'il est, et trouver des façons de le changer, dans la direction du communisme, ou de l'émancipation. Et pour cette raison, la notion de sujet pour moi, conserve son importance, et son héritage philosophique même si il peut être critiqué comme je disais pour sa sédimentation métaphysique, il a cette capacité en lui de nous aider à comprendre les questions contemporaines, et peut-être même ses solutions, et comme j'ai dit la politique est une question de chance, qui sait, même si, comme je disais au début actuellement, c'est à l'opposé des faits, et c'est la chose la plus irréelle, encore une fois, dans le futur, peut-être même demain, quelque chose pourrait arriver. Quelque chose a à arriver, ou à commencer d'arriver, en quelque lieu particulier et qui a la potentialité en lui de l'émancipation universelle, de porter tous les autres combats, et de créer une force capable de transformer le système bureaucratique du capitalisme qui nous domine tous. Et c'est tout.

Morad Farhadpour est théoricien, écrivain, traducteur et poète.
Co-fondateur de la revue Arghanoun (L’Organon) et des collectifs Rokhdad (L’Évènement), et Thesis 11 en Iran.
Enseigne notamment à l'Institut Porsesh de Téhéran.
Traducteur en persan de nombreux ouvrages, en particulier issus du courant de la théorie critique, dont La Dialectique de la Raison de Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, Tout ce qui est solide se dissout dans l’air de Marshall Berman et des essais d’Alain Badiou, de Walter Benjamin, de Gorgio Agamben, etc.
Auteur des Vents d’Ouest, La Raison Désenchantée, Les Fragments de la pensée et Paris-Téhéran (un propos critique sur le cinéma d’Abbas Kiarostami).