Décentrement et analyse institutionnelle en éducation

Le titre comporte en lui-même sans doute déjà trop de notions à élucider, il est trop général. Dans un premier temps, sans doute faut-il définir ce que j’entends ici par analyse institutionnelle. Puis montrer en quoi cette formule peut être considérée comme une opération de décentrement. Je me réfère à la manière dont cette formule a pu être proposée mais aussi appropriée par Félix Guattari, Georges Lapassade ou René Lourau. Pour Guattari, cette formule s’enracine historiquement et pratiquement dans son implication à la clinique de La Borde, fondée en 1953 mais aussi dans tout un ensemble de collectifs dans les années 60, le GTPSI, la FGERI le CERFI, qui rassemblent des psychanalystes, des psychiatres, des militants, des urbanistes, des artistes etc. Il entend par là non seulement une analyse au sens « intellectuelle », mais une critique en acte et transformatrice de l’ensemble des institutions du champ social. Il s’agit non d’élargir simplement et mécaniquement, mais de poursuivre, de contaminer de proche en proche le champ social à partir de ce qui s’est expérimenté dans le contexte de la clinique de La Borde, qu’il a participé à fonder dès 1953.
L’AI, pour Guattari, va consister à favoriser l’émergence de groupes sujets, qui par différence avec les groupes assujettis, qui reçoivent leurs normes de l’extérieur, parviennent à se donner leur propre norme et leur propre loi, en mettant au travail le désir inconscient qui les traverse et sa capacité à traverser les stratifications des groupes. C’est ce que Guattari appelle notamment la transversalité, par différence avec une horizontalité sans rencontre et une verticalité qui laisser à elle-même tombe dans une stratification autoritaire.
Lapassade invente de son côté l’AI dans le contexte de la diffusion des techniques et des dynamiques de groupe de Lewin, auxquelles il participe activement, tout en renvoyant à ces groupes en quoi ils oublient leur propre dimension institutionnelle, à la fois sur le plan des institutions internes – le déroulement des sessions des stages, leur organisation, qui fait quoi, la division du travail qui les traverse – et des institutions externe – la psychosociologie comme institution, ce que certains pouvoirs sociaux et politiques lui demandent d’accomplir, les normes sociales liées à la division du travail dans la société capitaliste, etc., etc. Avec René Lourau et sa thèse publiée en 1970, l’analyse institutionnelle devient une pensée critique de l’intervention sociologique, selon laquelle le sociologue intervenant doit interroger les institutions qui lui donnent la parole, la manière dont l’Etat s’invite dans l’inconscient de sa pratique etc

Valentin Schaepelynck est maître de conférences en sciences de l’éducation à l’Université Paris 8.
Après des études de philosophie aux universités Paris 8 et Paris 10 Nanterre, a soutenu une thèse en sciences de l’éducation à Paris 8 à propos de l’émergence de l’analyse institutionnelle dans les années 60.
Participe aux revues Chimères et Le Télémaque.
Ses travaux portent sur l’analyse institutionnelle, la psychothérapie et la pédagogie institutionnelle, les pédagogies nouvelles, la politisation des enjeux pédagogiques, la socio-histoire des institutions et des dispositifs pédagogiques, la philosophie de l’éducation.