La traduction plurilingue du poème de Mahmoud Darwich Le discours de l’Indien

Le poème de Mahmoud Darwish “Le discours de l’Indien rouge” arrive à l’Université Nationale Autonome du Mexique en 2013 dans le contexte benjaminien d’un cours sur “Sécularisation, messianisme et orientalisme” de l’historien Amnon Raz Krakotzkin, auteur du livre Exil et souveraineté (La Fabrique, 2007). Cet ami du poète palestinien (israëlien, anti-sioniste) insistait sur le fait que le seul héritier de Walter Benjamin sur cette terre était Mahmoud Darwich.

En 1992, le poète palestinien s’est fait écho d’une voix cinq fois centenaire : celle de celui qui est appelé d’une façon tout à fait inadéquate “Indien”. Une voix qui avait été réduite au silence par l’État national (pourtant, un silence qui s’est révélé comme stratégie de survivance du côté des peuples originaires). [La répression a toujours un aspect de résistance qu’il ne faudrait pas dédaigner]. Dit en langage benjaminien : il s’agit d’une faible-force de traduction condensant 1492 afin de faire entendre, dans la langue des Maures expulsés d’Espagne, la cause des peuples dépossédés depuis la conquête. Double exil du poète palestinien : 1492 (l’expulsion de Grenade-Gurnata), 1948 (la Nakba palestinienne).

À l’Institut de Recherches Philologiques de l’UNAM (Université Nationale Autonome de Mexico) nous avons un projet appelé “Hétéronomies de la justice” (au pluriel) dans lequel nous tentons de nous rapprocher de la justice du point de vue de l’autre. Au-delà de demander justice pour autrui (où, d’une position altruiste, prévaut encore notre propre concept de justice), il s’agit d’entendre la justice de l’autre, à lui (qui se trouve souvent aux antipodes de ce qui, à nos yeux, peut sembler juste). Dans la première étape du projet il s’agissait d’aborder la justice d’autrui à partir des concepts d’exil et d’utopie. De l’expérience d’un exil que j’appellerai “domiciliaire”, c’est-à-dire, la situation partagée par tant de réfugiés et de peuples originaires qui ont souffert de l’arrachement brutal du sol (c’est la situation de la famille de Darwich : étant forcée de quitter son village Al Birwe en 1948 – dont ne subsiste que le cimetière – est retourné le plus proche possible de « chez elle » un an plus tard, mais clandestinement. Voici un exemple d’exil « domiciliaire » : devenir clandestin dans la terre de naissance).

“Hétéronomies de la justice : exils et utopies”, notre projet s’approchait aussi du geste utopique (dans le sens le plus sérieux du terme) du poète qui avait écrit un poème qui se présentait déjà comme traduction (au sens large, étendu du terme). Darwich traduisait en arabe de la Palestine l’expérience des peuples originaires du continent américain. C’est ainsi que j’ai proposé, au sein de ce projet dont je suis responsable, de traduire en communauté le poème de l’arabe à l’espagnol : une quinzaine de traducteurs, parmi lesquels se trouvait le Palestinien Shadi Rohana, avons traduit le poème, en discutant – jusqu’à un niveau obsessif, pendant six mois – chaque mot. La langue de la conquête (du royaume de Grenade, de l’Amérique), l’espagnol, s’est révélée à nos yeux comme le pont tendu vers les langues originaires. C’est ainsi que l’on a découvert le long chemin, plurilingue, de la traduction vers la décolonisation. Encore Benjamin : la tâche du traducteur, qui mène sa propre langue vers l’étranger.

La deuxième étape du projet envisage le nomadisme et l’hospitalité dans le langage. La traduction est le lieu privilégié de l’accueil de la langue d’autrui. Nous avons transporté le poème vers une ancienne colonie espagnole : le Sahara Occidental. Avec les poètes-sages bédouins saharaouis, on s’est réuni en 2017 pour lire à voix haute le poème en arabe, en espagnol et, suivant leur tradition du dialogue poétique : ils ont répondu en poésie, dans leur langue, hassanie. Ainsi, chaque traducteur du poème fait résonner dans sa propre poétique la défense du territoire, tout en prêtant sa langue à la voix de cette “grand-mère”, comme le rappelle le poème, qu’est la Terre.

Le mouvement de traduction ne cesse pas. Il continue aussi en Argentine. On y a décidé d’actualiser la “méthode” émancipatrice du maître ignorant que nous avons appris du philosophe Jacques Rancière. À la façon de M. Jacotot, on se réunit à Rosario avec des traducteurs Qom, Quechua et Mocoví afin d’énoncer dans ces trois langues (quatre, cinq si l’on ajoute l’espagnol et l’arabe…) la douleur de la terre, disons tout en signalant la polysémie : le “mal du pays”… Poésie thérapeutique : ce poème est dit « l’avant dernier » discours de « l’Indien » contre « l’Homme Blanc ». Peut-être le dernier serait-il un discours en acte qui, il y a longtemps – sous la forme d’une crise environnementale incalculable – rend le poème à la Terre.

Au Mexique, sur notre continent et dans le monde, nous sommes aujourd’hui témoins de morts et de disparitions souvent liées à la défense des rivières, des montagnes, des terres, des langues et des connaissances (les chiffres officiels vous feront frissonner d’horreur : 200.000 morts, presque 40.000 disparus).
Des communautés entières vivent aujourd’hui dans le paradoxe d’un « exil domiciliaire ». Bien qu’elles continuent à vivre sur leurs terres, elles sont sans cesse dépossédées par une minorité rapace, agissant avec la complicité des États nationaux. La Palestine paie également avec le sang de ses enfants le pillage meurtrier des terres, de l’eau, des olives…

La douleur de la terre causée par une économie criminelle soutenue par l’accumulation par dépossession est de plus en plus questionnée. Le cri de la justice hétéronome se renforce avec l’espoir qu’un jour, pas trop lointain, cette minorité ivre de domination et de progrès impitoyables et suicidaires à la poursuite d’une soi-disant « sécurité » puisse entendre la voix de l’autre, qui est innombrable, car il comprend ce que Darwich appelait la présence de l’absence (des morts et aussi de ceux qui ne son pas encore nés).

Pour l’instant, le poème est traduit en Mazatèque, en Chinantec, en Ayuujk ou Mixe, en Diidxazá ou Zapotèque de l’Isthme et Maya yucatèque dans ce livre que nous présentons ce soir. Dans le site web du projet il est traduit aussi en Totonaque, en Créole haïtien et en Farsi (http://www.iifl.unam.mx/justiciadelotro).

Le livre s’appelle Retours du Discours de l’Indien (pour Mahmoud Darwich). C’est un livre-semence, plurilingue, qui continue son chemin électronique et par d’autres moyens. On entend le poème de Darwich aux radios communautaires, aux écoles bilingues du Mexique. Il retourne vers le poète dans le sens sonore du retour (comme en écho plurilingue) ; mais il retourne aussi au sens temporel, en rendant présente la mémoire du célèbre discours du chef Duwamish Seattle.[1] Et bien sûr, dans le sens spatial du retour : le droit au retour du peuple palestinien à la terre qui lui a été arrachée. Un droit inabrogeable qui se fait présent, plus que jamais, à Gaza, chaque vendredi depuis le dernier “jour de la terre”, le 30 mars 2018, dans le cadre de “la grande marche du retour”.

Voici notre acheminement utopique, vers une hétéronomie du territoire – une certaine géographie d’autrui – nous nous approchons patiemment vers un jour où, simultanément, l’on fera résonner sur la Terre ce poème dans toutes les langues pour faire tomber les murs de tout genre (parmi lesquels se trouvent, bien entendu, ceux qui harcèlent les Saharaouis, les Notres-américains, et bien sûr: les Palestiniens). À la mémoire de Mahmoud Darwich, Angelus novus benjaminien de la poésie.

 

 

[1] Entre 1854 et 1855 le chef des Duwamish et Suquamish s’est dirige vers le gouverneur du territoire de Washington, Isaac Ingalls Stevens disant la phrase “Morts, ai-je dit ? Il n’y a pas de mort. Seul un changement de mondes” (“Dead- I say? There is no death. Only a change of worlds”). On parle aussi d’une lettre écrite par le chef au président Franklin Pierce en 1855. Apraremment, en 1877 dans un journal de Seattle le médecin Henry A. Smith publia un article où il, en tant que témoin présentiel, reproduisait – du ludhootseed au chinook – ce qu’il avait entendu du discours (dans lequel le chef se montrait reconnaissant par rapport à “l’homme blanc”). En 1970 cette lettre, réécrite par le professeur William Arrowsmith en tant que discours écologiste a été reprise par le scénariste Ted Perry dans le film ”Home” (1972). La discussion autour de l’authenticité de la lettre sans doute était connue par Darwicch, qui, en tant que poète, connaît la valeur immense du pouvoir véritatif de la fiction.

Silvana Rabinovich est chercheuse, et enseignante à l’Université nationale autonome de Mexico, à la Faculté de Philosophie et de Lettres (FFyL) et l’Institut de Recherches Philologiques (IIFL). Elle a avec l’IIFL participé aux programmes “Problèmes d’altérité” (1998-2001), “Mémoire et écriture” (2001-2004), “Politiques de la mémoire” (2004-2006), “Corps, spatialités et émotions dans la théorie sociale” (2008-2009), “Hétéronomie de la justice : exils et utopies” (2009-2015) et initié le programme “Nomadisme et hospitalité dans le langage” en 2017. Elle a été professeure invitée en France, où elle est notamment une chercheuse internationale rattachée de l’Université Paris 8 Saint-Denis en philosophie, et en Argentine, Brésil et Espagne.
Elle a récemment publié en plus des Retornos del Discurso del Indio (para Mahmud Darwish), IIFL-UNAM / Apofis ; La Biblia y el drone : Sobre usos y abusos de figuras bíblicas, IEPALA, 2013 ; Heteronomías de la lectura, Destiempos, 2013 ; La trace dans le palimpseste : Lectures de Lévinas (L’Harmattan, 2003) ; Lecturas levinasianas (avec E. Cohen), IIFL-UNAM, 2008 ; et d’autres textes, au Mexique, France, Argentine, Espagne, Brésil, Belgique et aux États-Unis. Traductrice notamment de Martin Buber, Emmanuel Lévinas, Enzo Traverso, Hélène Cixous.