L'art contre l'art

Le pire ennemi de l'art, ce n'est, contrairement à ce qu'à pu donner à croire la modernité, ni la vie ni le monde moderne ni la culture mass-médiatique moderne, autrement dit un hypothétique ennemi extérieur, c'est l'art lui-même, et ce pas seulement au sens où l'art aspirerait à sa propre fin. Il ne sert à rien de se protéger de l'extérieur : le ver est à l'intérieur du fruit, ne fait qu'un avec le fruit. C'est cela "l'art viral", l'art qui non seulement infecte tout ce qui l'entoure mais s'infecte lui-même, qui s'inocule à lui-même le poison, le poison de l'art, aussi bien l'intention ou la volonté - tant individuelle que collective - d'art que la soumission, volontaire ou involontaire, à un modèle artistique, à ce qui est tenu - légitimement, par le monde légitime de l'art légitime - pour art, à ce qui est jugé relever de l'art, à ce qui est nommé "art", mais sans que le véritable adversaire de l'art soit pour autant le nom "art" mais bien l'art en tant que tel.

Il n'est d'art véritable - si tant est que l'on puisse parler d'art véritable - qu'en lutte non tant contre le nom "art" que contre l'art, entré en résistance non tant contre la société - société qui lui accorde ou lui refuse le nom d'art - que contre l'art. Il n'est d'art que dans l'oubli - volontaire ou involontaire - de l'art.

L'art est ce qui échappe à toutes les limites assignées - de l'extérieur comme de l'intérieur, tant de l'art que de l'artiste - à l'art (limites assignées tant au nom "art" que par le nom "art"), à commencer par les limites qu'à pu chercher à lui assigner la modernité. Ce encore que la modernité ait recherché non tant une peinture artistique qu'une peinture picturale (à l'encontre, quelle que soit la dette de Greenberg à leur égard, du langage poétique des formalistes russes, où "poétique" signifiait bien "artistique", par opposition non aux media extra-langagiers mais au langage ordinaire, aux usages ordinaires, à ne pas confondre au demeurant avec les usages amateurs, du medium langagier), non tant une sculpture artistique qu'une sculpture sculpturale, au demeurant fortement teintée de picturalité, non tant une photographie artistique - qu'a continué à rejeter la post-moderniste Rosalind Krauss - qu'une photographie purement photographique, bien que continuant à être décalquée elle-même de fait sur la peinture picturale...
L'art est ce qui enfreint, ce qui transgresse l'autonomie moderniste et c'est pour cette raison, sans doute, que la modernité a, en définitive, rejeté l'art, car c'est bien la modernité qui, tout en faisant accomplir une mutation au sens du mot "art", a, plus encore, à la limite, que l'avant-garde, rejeté jusqu'au nom d'art tenu pour impur (car mélangeant les différents arts - le théâtre, le cinéma... - tenus pour impurs par essence ou par insuffisance d'essence.

Encore "transgression", comme l'on sait, cela ne signifie jamais l'effacement des limites mais seulement leur franchissement. Renoncer, pour l'art, à l'autonomie, ce n'est pas simplement être hétéronome - comme l'art mass-médiatique - (et encore moins se dissoudre, s'auto-saborder, comme c'était l'aspiration avant-gardiste), c'est être à la fois autonome et hétéronome, c'est être un mixte d'autonomie et d'hétéronomie. Ce qui est vrai tant de l'art actuel que de l'art en tant que tel, quelle que soit l'ambition déclarée de tel ou tel courant artistique, dans la mesure où, comme toujours, l'art actuel nous fait éprouver ce qu'il en a toujours été de l'art, avant même, à la limite, qu'il y ait eu un nom pour désigner l'art.

Ne saurait être art que ce qui échappe au système de l'art ou à tout ce qui, en l'art, fait système - comme tout ce qui est susceptible d'y faire structure ou même réseau -, ce qui échappe à toute collection que l'on puisse en entreprendre (et que, pour cette raison, l'on ne saurait jamais tenir pour achevée), ce qui échappe au musée imaginaire. Si grand soit leur appétit à tous, leur tendance à tout absorber, au risque, précisément, d'absorber ce qui est tout sauf de l'art. En même temps que l'on ne saurait jamais y échapper totalement, l'avant-garde s'y est cassé les dents. De même, pourrait-on dire, que ne saurait être de l'art que ce qui échappe à la tradition de l'art, aux différentes traditions de l'art, sans jamais pouvoir y échapper totalement, ou, ce qui revient au même, que ne saurait être art que ce qui, tout en se rattachant à une tradition de l'art, "tradition du nouveau" y compris, s'en détache. Ne saurait être art que ce qui échappe aux langages de l'art, ce qui échappe à tous les marqueurs et à tous les symptômes d'art, ce qui échappe au nom "art", mais sans toutefois pouvoir jamais y échapper entièrement, ne serait-ce qu'après coup, sans qu'il y ait là nécessairement néo-avant-gardisme. Encore ne s'agit-il nullement d'en revenir à un quelconque stade pré-langagier : ne saurait être art que ce qui échappe au nom "art" quand même je le nomme à son tour "art", non pas faute d'un autre terme par pis-aller, mais parce que c'est bien de cela qu'il s'agît, et ce même si le risque, en le nommant à son tour "art", est de le banaliser, de lui faire perdre sa qualité d'art. Il y a, en quelque sorte, dissensus non seulement sur le nom "art" (entre ce que je nomme "art" et ce que les autres nomment "art", entre ce que les différents groupes, groupements, collectivités, communautés, tribus... nomment "art" et ce qui est déjà nommé "art") mais également entre l'art et le nom "art", entre l'art et ce que je nomme "art" ; mais ce dissensus, non seulement est inévitable, mais est productif (d'art !).

Cependant, à fortiori ce qui échappe à l'art, ce qui soustrait à l'art, ce qui est susceptible de résister à l'art (et pas seulement au nom "art"), ce ne saurait seulement être l'art, même non nommé tel, même non légitimé ou institutionnalisé comme tel, c'est, bien davantage, tout à la fois la vie et la culture, la culture mass-médiatique s'entend. Ce qui oblige à inverser le schéma moderniste : alors que la modernité artistique entendait trouver les moyens de résister à l'irruption du monde moderne et de la culture mass-médiatique, c'est en fait bien davantage la culture mass-médiatique qui s'est avérée résister à l'art, ce qui ne signifie nullement pour autant qu'il faille se résoudre, simplement, qu'il faille se résigner à être moderne. Ce qui s'affranchit de l'art, c'est ce que l'on peut nommer non pas tant le non-art, terme par trop négatif, par trop réactif, que le "sans-art", quand même celui-ci fait seulement de la résistance passive, quand même ce nom n'est point fixé par l'usage.
Le sans-art n'est pas un simple dual de l'art. Si le sans-art est - comme l'art ! - ce qui échappe à l'art, le sans-art ne saurait bien évidemment être dit ce qui échappe au sans-art.
Le sans-art, ce n'est pas un absolument Autre. Ce n'est pas un fantasme attardé de réel, dés lors que tout réel viendrait désormais à manquer encore que, si l'on caractérise l'époque actuelle comme celle de la virtualisation de toute chose, "réel" ne s'oppose nullement à "virtuel". C'est le banal, terme qui n'est jamais acquis d'avance, en passe qu'il est toujours de débanalisation, et qui doit résister à sa débanalisation. C'est le devenir-banal du banal. Il ne s'agit nullement, ici, d'en revenir, sur un mode phénoménologique, avant tout art, à un niveau pré, infra ou sub-artistique. Il n'est nullement question d'ignorer ou de feindre d'ignorer ou de mettre entre parenthèses l'art mais, bien au contraire, de résister à l'art.
Encore l'art lui-même peut-il se laisser séduire par le sans-art en ce que, précisément, celui-ci résiste, sinon au jugement esthétique, du moins au jugement artistique davantage qu'il ne se borne à satisfaire ou à en appeler au jugement artistique "ce n'est pas de l'art". Et dans ces conditions, l'art lui-même peut chercher à se modeler sur le sans-art.

L'"art sans art", c'est alors ce qui, indifféremment dans le sans-art comme dans l'art, résiste à l'art, et qui, par voie de conséquence, si l'art, c'est ce qui échappe à l'art, est plus art que l'art.
L'art sans art, c'est ce qui interrompt - même si une telle interruption ne saurait être que provisoire - le jugement artistique, c'est ce qui à la fois diffère le jugement artistique et est indifférent au jugement artistique, c'est ce qui échappe à ce qui est jusqu'alors perçu, ressenti, reconnu, légitimé, institutionnalisé comme art, nommé art, jugé comme étant de l'art, mais qui n'en est pas moins art et n'en est pas moins susceptible d'être perçu, ressenti, reconnu comme art, d'être nommé art, d'être jugé comme étant de l'art, sinon nécessairement légitimé et institutionnalisé comme tel. L'on serait même tenté de dire que, l'art sans art, c'est ce qui échappe à ce qui jusqu'alors était appréhendé comme art sans art.

L'art sans art, c'est ce qui échappe aux règles de l'art, même si ou plutôt dans la mesure où Kant a indiqué que l'art - ou, du moins, pour Kant, le beau, ce qui est jugé beau - est SANS règles, SANS critères, SANS concept déterminé d'aucune sorte.

L'art sans art, c'est, plus encore que l'art non esthétique, qui a vite fait de se réesthétisé, ce qui échappe aux catégories esthétiques. Ce qui fait que l'art sans art ne saurait être assimilé à une catégorie esthétique de plus (et encore moins à un concept, pas davantage que l'art en tant que tel : les différents énoncés par lesquels peut être approché l'art sans art ne se recoupent que partiellement et se contredisent même partiellement). Et ce même si les catégories esthétiques ont toujours cherché à faire place à ce qui échappait aux catégories esthétiques : la grâce vasarienne, le je-ne-sait-quoi du père Bouhours, le punctum barthésien (qui, pour Barthes, n'avait rien d'ontologique puisque n'étant propre qu'à certaines photos), recherché par Barthes principalement dans la photo amateur... Voire le sublime lui-même. L'art sans art, c'est ce qui échappe à toute ressemblance de famille du type pointé par Wittgenstein. C'est ce qui échappe à toute théorie de l'art ou à toute théorie que l'on puisse chercher à en donner. C'est ce qui échappe au style, quand bien même le rejet, voire la simple absence de style est toujours susceptible de donner naissance à un style. C'était, dans la modernité elle-même, le rejet du style, la modernité tant contre le modern style que contre le style international qu'elle n'en a pas moins contribué à engendrer, comme c'était, dans l'avant-garde, le rejet tant des catégories esthétiques que dans l'institutionnalisation, le rejet tant de la modernité que de l'art en tant que tel.

L'on a pu, pour contrer l'autonomie moderniste, chercher à élargir le champ de l'art au-delà de ses frontières, valoriser l'art de vivre, l'art d'aimer, les arts de la table... Mais, là encore, le "véritable" art de vivre, c'est ce qui, à l'encontre des manuels de l'homme de cours et des guides de savoir-vivre, échappe à toutes règles, échappe à tout style de vie (ou, du moins, n'engendre de style de vie que pour le rejeter aussitôt, à moins, précisément, que le "véritable" style, tant individuel que collectif, ne soit lui-même, pour finir, ce qui échappe au style, aussi bien individuel que collectif), échappe à toute esthétisation ou à toute transfiguration de la vie en art, est art sans art ; le "véritable" art d'aimer, c'est ce qui se soustrait aux positions par trop laborieuses enseignées dans les manuels spécialisés, est art sans art etc. etc.

L'art sans art, c'est peut-être le contraire de ce que l'on pourrait nommer, sans référence ici à la question des différences culturelles, l' "artistically correct" - y compris, bien sûr, le discours artistically correct sur l'art sans art, telle la monographie sur Cartier-Bresson intitulée L'art sans art d'Henri Cartier-Bresson -, le contraire de ce qui est jugé, à une époque donnée, artitically correct, dans le présent comme dans le passé, voire dans le futur par les tenants, s'il en reste, d'une esthétique prescriptive.

Mais l'art sans art, précisément, ce n'est nullement la fin de l'art. La fin de l'art à beau avoir été maintes fois annoncée, dénoncée ou programmée, il n'y a pas eu et il n'y aura sans doute jamais de fin - forte ou faible - de l'art. Ou, plutôt chaque fois que l'art meurt, il renaît aussitôt, ce qui fait que l'art serait toujours art d'après la fin de l'art. Il convient non tant d'en finir avec la vaine aspiration à la mort de l'art - il n'y aura jamais de fin de l'aspiration à la fin de l'art - que de reconnaître que l'aspiration à la fin de l'art, le combat entreprit par l'art contre l'art, et ceci qui même qui alimente l'art - du moins depuis que celui-ci s'est dégagé en tant que tel en en finissant en un premier temps avec les tutelles étrangères -, est ceci même qui fait que l'art n'en finit pas et n'en finit pas de finir. C'est avec l'autonomie de l'art qu'il convient d'en finir, du moins avec une autonomie non mélangée d'hétéronomie, même si l'aspiration à l'autonomie, elle, n'aura pas pour autant de fin, pas davantage, bien entendu, que l'aspiration à l'hétéronomie.
L'art sans art, si l'entend instaurer une distance, ce qu'il peut y avoir encore de distance critique, ou du moins, un décalage, si minime soit-il, vis-à-vis de l'art comme du sans-art, n'est pas pour autant la négation de l'art. C'est l'art qui s'affirme à l'intérieur même du sans-art. Ni négation, ni négation de la négation : l'art sans art n'a rien non plus d'une synthèse. Bien que l'on puisse certes, au même titre que la fameuse "présentation de l'imprésentable", y voir un cas d'oxymore, l'art sans art s'apparente surtout à l'un de ces "troisièmes" ou "quatrièmes termes" inclassable dont la pensée contemporaine est si friande : l'art sans art est bien entendu de l'art, à la fois art sans art, autrement dit un terme complexe, cependant que le sans art s'apparente lui-même, davantage qu'à une simple négation, à un terme neutre : ni art ni non-art. Davantage encore, l'art sans art, quand même ce qu'il rassemble échappe à toute ressemblance partielle, n'en est pas moins un terme appartenant lui-même à une dispersion de termes unis entre eux par des ressemblances et des dissemblances partielles. L'art sans art est seulement un terme parmi d'autres, parmi beaucoup d'autres : art sans œuvre, œuvre sans art, œuvre sans œuvre ou œuvre désœuvrée, etc.

Ce à quoi s'en prend, par définition, l'art sans art, ce n'est pas tant à l'art et à la distinction de l'art et du non-art qu'à la distinction même de l'art et du sans-art. Distinction qui n'en laisse pas moins en place ou que, tout au plus, il contribue, comme malgré lui, à déplacer.

Encore serait-il complètement erroné de ne déceler de l'art sans art que là où le sans-art emprunte à l'art ou, du moins, évoque l'art - évoque l'art connu, reconnu, légitimé, officialisé, institutionnalisé, l'art qui a déjà reçu le nom d'art -, rappelle l'art, fait irrésistiblement penser à l'art, appelle le nom d'art. Le sans-art qui se conforme à l'art, qui n'est qu'une copie conforme de l'art, n'est car qui n'ose pas dire son nom, fausse réconciliation de l'art et du sans-art. L'art sans art est ce qui échappe à l'art connu comme, dans une certaine mesure, à l'art à venir. L'art sans art est ce qui n'est pas transfigurable en art. L'art sans art est ce qui fait oublier l'art. Et ce même si, à une époque où l'on a l'impression d'avoir déjà tout vu, il est d'autant plus difficile de déceler quelque chose qui échappe au déjà-vu, au déjà-connu, au "déjà-art". Non, certes, qu'il apparaisse souhaitable de fétichiser à nouveau la nouveauté, l'originalité. Ce qui échappe à la tradition de l'art, ce n'est nullement la nouveauté en tant que telle - qui, comme l'on sait, engendre la tradition du nouveau -, c'est le sans-art. Mais il s'avère que la nouveauté, loin d'être l'apanage de l'art, advient bien davantage dans le sans-art. C'est en vain que l'art a pu chercher à renchérir dans ce domaine. Là où l'art, même lorsqu'il est assumé par un auteur, lorsqu'il n'a pas encore fait son deuil de l'auteur, est toujours emprunt - à l'art comme au sans-art -, réappropriation, là où l'art s'inscrit toujours dans une tradition et est toujours ce-faisant à sa façon re-production, le sans-art (quand même il est reproductible) peut se révéler autrement plus "singulier" (jusqu'à dans la reproduction), autrement plus original, mais d'une originalité qui contredit l'originalité puisque cessant, de façon autrement plus décisive que ne peut le faire l'art, de se rapporter à un auteur.

Mais toujours est-il que, aujourd'hui, c'est comme si l'utopie avant-gardiste avait été réalisée tout en se métamorphosant comme de juste, en contre-utopie. La vie à englouti l'art et l'art a englouti toute forme de vie, a englouti toute réalité. Ce qui importe, ce n'est plus de militer en vue d'une synthèse harmonieuse entre l'art et le non-art mais de chercher à se débarrasser de l'art qui, loin, désormais, de toute autonomie moderniste, se mêle à tout, envahit tout, encombre tout, flétrit tout et, tout particulièrement le sans-art... Ce qui importe, c'est de chercher à résister au "trop d'art", à l'excédent d'art, sans pour autant pouvoir retourner contre lui une stratégie d'autonomisation qui a historiquement échoué. Et sans que la stratégie de l'excès, de la surenchère, s'avère ici davantage opérationnelle.

Mais, si l'art subsiste dans le sans-art et s'en nourrit, si le sans-art se trouve contaminé par l'art, l'art qui est à rechercher dans le sans-art , ce n'est pas le sans-art contaminé par l'art, le "sans-art avec art", c'est ce qui, au contraire, dans le sans-art, échappe à l'art, le "sans-art sans art". Non pas ce qui peur être rapporté à des œuvres existantes, ce qui est interprétable en rapport à des œuvres existantes, ce en quoi le sans-art résiste à l'art, soit que le sans-art cherche effectivement à résister à l'art, ce qui implique encore de sa part une forme à la fois d'intentionnalité et de négativité et donc de relation, soit, de préférence, que le sans-art se borne à s'affirmer, en l'absence de toute opposition, en toute indifférence.

En même temps que c'est le comble du sans-art qui constitue le comble - le comble, non l'essence - de l'art. Il y a là pleine et entière ironie de l'art sans art. Et c'est ce qui fait que l'art sans art puisse être jugé favorablement que défavorablement. Ainsi que c'est le cas de Jean-Philippe Domecq[1].

Encore l'art sans art n'est-il pas tant le fait d'artistes sans art ou sans œuvre que d'art sans artistes. Si l'artiste des temps modernes a pu être caractérisé aussi bien comme celui qui avait perdu son art ou qui, en tout cas, avait perdu l'art des artistes du passé, avait dilapidé son héritage (d'où les critiques véhémentes, que très tôt, il a dû essuyer) que, depuis le romantisme, comme l'artiste sans œuvre, l'artiste désœuvré pour qui, ce qui compte, ce n'est pas de faire œuvre mais d'être artiste - en attendant, à l'époque contemporaine, de "faire l'artiste" -, conception par rapport Balzac, déjà, entendait prendre ses distances dans Le Chef-d'oeuvre inconnu, publié pourtant pour la première fois dans la revue L'Artiste qui se voulait le porte-parole de la nouvelle conception de l'artiste (sans œuvre), l'époque moderne n'en a pas moins pu être donnée pour celle de la mort de l'auteur[2] (même si, pour Rosalind Krauss, ceci serait davantage le fait de la postmodernité par opposition, précisément, à la modernité) et, par extension - quelques réserves que l'on puisse faire sur l'assimilation des notions d'auteur et d'artiste - de la mort de l'artiste, de l'art sans artistes. Notions que le projet wölfflinnien d'une histoire de l'art sans noms d'artistes se proposait d'étendre à toute l'histoire de l'art (et, dans les faits, une grande part des artefacts tenus pour artistiques du passé ou des civilisations extra-occidentales ne comportent effectivement pas de signature d'artiste). Pratique aussi, aujourd'hui, à l'heure du plagiat, de la réappropriation et du recyclage institués, des white labels sans mention de noms d'artistes. Ce sur quoi vient donc encore renchérir l'art sur l'art.

Alors que, dans la rupture contemporaine de l'unité qu'entretenaient traditionnellement depuis Hegel art et esthétique, l'esthétique, qu'il s'agisse d'esthétique de la sensibilité ou d'esthétique du sentiment (sentiment qui peut être éprouvé à l'occasion de quelque chose de sensible, sans qu'il y ait là toutefois, peut-on penser, nécessité), est habituellement sensé incarner le point de vue, l'attitude, l'attention - bien que tendant à se laisser de plus en plus distraire -, l'expérience - bien que de plus en plus problématique, voire suspecte - du récepteur, et que l'art passe pour le fait du "producteur", de l'artiste, de l'intention artistique - quand bien même l'œuvre n'est jamais conforme à son intention qui, de toute façon, ne saurait en être dite la cause -, de l'acte artistique - dont l'œuvre est bien la trace -, l'art sans art vient indiquer qu'il peut être de l'art, et pas seulement des qualités esthétiques, même en l'absence d'artiste (même si l'artiste peut lui-même aller chercher l'art dans le sans-art). Et ce sans que cela implique pour autant que le récepteur doive faire "comme si" le sans-art procédait d'une quelconque intention artistique et encore moins esthétique, à la façon de ce que Dennett[3] appelle la stratégie intentionnelle qui consiste à faire comme si un thermostat ou ordinateur étaient "animés" d'intentions tout en sachant pertinemment qu'il n'en est rien, sans donc qu'il y aie là une quelconque résurrection de croyance animiste. Ou à la façon des signes attentionnels au sens de Schaeffer[4] qui ne deviennent effectivement des signes que dés lors qu'ils sont traités par le récepteur (qui ne se contente plus dés lors d'être récepteur) comme s'ils comportaient une intentionnalité sinon une intention (puisqu'il peut bien être des signes qui ne procède pas d'une intention sans pour autant que ce soit le récepteur qui en fasse des signes).

Alors que l'art passe habituellement à la différence de l'esthétique, quand même il peut chercher à sortir de l'enceinte de l'institution artistique, pour être nécessairement institutionnalisé, voire sécrété par l'institution artistique et ses agents dés lors que ceux-ci se mettent à jouer aux artistes - avec ce que cela implique déjà de dépossession des artistes -, l'art sans art vient indiquer qu'il peut bien malgré tout être de l'art, si fragile soit-il, échappant à son institutionnalisation ou, en tout cas, produit en dehors de l'institution, en dehors de toute institution, même présumé "indépendante".
Encore cela suppose-t-il toujours quête, de la part du récepteur, non tant de l'art dans le sans-art que du sans-art dans le sans-art (puisque c'est le sans-art dans le sans-art, davantage que l'art dans le sans-art, qui constitue l'art sans art) là où il n'y a, dans le sans-art en tant que tel, quête ni de l'art ni du sans-art, le sans-art étant indifférent non seulement à l'opposition de l'art et du sans-art mais à leur distinction même qu'il ne remet en question qu'à force d'indifférence.

La difficulté, bien entendu, c'est d'éviter, ce faisant, de débanaliser le sans-art et, du même coup, de le transfigurer en art. Ce que le recours au terme "art", dans "art sans art", semblerait pourtant bien impliquer. Auquel cas devrait s'ensuivre une résistance du sans-art à l'art sans art. Le danger, ici, n'est pas temps celui d'une Entkunstung au sens d'Adrono que d'une "Kunstung", d'une transfiguration artistique menaçant l'art sans art. Kunstung qui ne s'en confondrait pas moins, en dernier ressort, avec son Entkunstung. Le monde est menacé non seulement d'esthétisation généralisée, de muséification généralisée et d'Entkunstung généralisée mais encore de transfiguration généralisée.
Aussitôt identifié sinon reconnu, l'art sans art s'évanouit, tel, selon Benjamin, l'art auratique lui-même. Et c'est en cela que l'art sans art, tout comme l'art auratique, n'est pas institutionnalisable en tant que tel.

Aussi l'art sans art requiert-il, somme toute, une attitude d'une extrême modestie (sans pour autant, bien entendu, que l'art sans art se confonde avec ce qu'Alain Sevestre[5] appelle l'art modeste), attitude visant à l'appréhender en tant qu'art dans le sans-art tout en respectant sa qualité de sans-art ou, ce qui revient au même, tout en respectant son absence de qualité. Attitude qui loin d'exiger un supplément d'attention, peut très bien se pratiquer dans l'attention distraite mais jusqu'à dans l'absence d'attention que l'on prête habituellement au sans-art encore que le sans-art puisse lui-même requérir davantage d'attention que l'art, et que l'art sans art requière alors une diminution de l'attention. Une trop grande attention ferait disparaître l'art sans art. Où l'on voit bien qu'il ne suffit nullement d'opposer attention et intention.

Mieux. L'art sans art est où on ne le cherche pas, où nul ne le produit en tant que tel ni ne le cherche en tant que tel. L'art sans art est involontaire quant à sa production comme à sa réception, si tant est que l'on puisse encore distinguer entre les deux. L'art sans art peut seulement faire l'objet d'une rencontre fortuite, comme dans le cas de l'objet surréaliste, mais en dépouillant une telle rencontre de tout le pathos du hasard objectif surréaliste.

Il importe non pas tant de creuser ou de fouiller à la manière d'un archéologue sous le sans-art que d'en rester à la surface du sans-art (selon une expression en vogue : de "surfer" à la surface du sans-art), sans chercher à creuser. En creusant l'on ne trouve que l'art sous-jacent au sans-art, qui vient polluer le sans-art. C'est à la surface du sans-art que le sans-art à la fois est à son comble et rejoint "véritablement" l'art. C'est à la surface du sans-art, qui aussi surface de séparation de l'art et du sans-art, que l'art et le sans-art à la fois se séparent et en viennent non tant à s'identifier qu'à se rejoindre, à se toucher, que la différence de l'art et du sans-art tourne à l'indifférence, que ce qui peut être qualifié de sans-art peut également indifféremment qualifié d'art ou d'art sans art, tout en continuant à se différencier de la fausse réconciliation de l'art et du sans-art que constitue le sans-art contaminé par l'art.

Encore est-ce le récepteur qui le qualifie, qui le juge tel ou tel. Le récepteur n'extrait pas tant l'art du sans-art ou le sans-art de l'art qu'il ne se borne à qualifier ce qui peut être indifféremment qualifié de sans-art, d'art, d'art sans art, d'à la fois art et sans-art. Alors que le récepteur demeure habituellement indifférent au sans-art, c'est le récepteur qui, ici, fait la différence en percevant le sans-art en tant qu'art sans art, en le jugeant tel, quand même par avance disqualifié tout jugement, être indifférent au jugement.

Non que le sans-art appelle le jugement. Le sans-art, pour le principal, ne requiert pas le jugement. L'art mass-médiatique, davantage qu'il ne cherche à susciter le jugement critique ou la simple appellation "art", tout en entendant maintenir la distance - l'autonomie, tout comme, en fait, le modernisme qui échoue donc, là encore, à prendre ses distances - entre spectacle et spectateur, n'en cherche pas moins, contradictoirement, de façon demeurant en fait toute auratique, à annuler cette distance, cherche à solliciter non point la distanciation critique mais bien l'identification de ses spectateurs, l'adhésion - de masse - (mesurée par la médiatrie) de son public ou, du moins, la fidélisation - davantage ciblée - de son audience, dotée qu'est celle-ci d'une possibilité de choix, même si le zapping n'est en rien lui-même jugement en acte, ne procède d'aucun jugement, mais de l'impossibilité de jugement, du renoncement au jugement. Tant qu'il demeure à même d'être jugé, tant positivement que négativement, l'art mass-médiatique ne rempli pas correctement son contrat, le message, pourrait-on dire, prime encore sur le medium au lieu de se borner à servir de medium au medium, cependant que les media interactifs, media ou, plus exactement post-media, exigent eux-mêmes, à l'encontre de toute distance et de tout jugement, à l'encontre de toute possibilité de critique, l'interactivité, la participation.

Et pourtant l'art sans art échappe, en définitive, non tant au jugement que, dans la terminologie dans laquelle à recours de Duve[6], à la jurisprudence (de ce qui est déjà jugé - par l'institution - même s'il y a toujours possibilité de remettre ce jugement en cause, de le rejuger). L'art sans art, lui, n'est pas déjà jugé. Il n'est même pas préalablement jugé "sans art". Le jugement en est, au départ, comme suspendu - n'est jugé que ce qui en appelle au jugement - même s'il peut très bien être jugé esthétiquement, voire éthiquement, sinon artistiquement, et même si l'art sans art n'en fait pas moins, aussitôt, retrouver au jugement artistique tous ses droits.

L'art sans art est ce qui échappe à toute signification préexistante du mot "art". Au lieu que l'art se borne à entrer dans des significations préexistantes, à se conformer à des significations préexistantes, il convient d'aller le chercher, dans ce qui, à priori, n'est pas désignable par le mot "art" sans pour autant prétendre l'expurger de ce qui, en lui, peut malgré tout continuer à entrer dans les significations existantes du mot "art" : il n'est jamais d'art ou de sans-art à l'état pur, l'art demeure toujours imbriqué dans les significations préalables du mot "art" même si l'art est ce qui excède ces significations. Telle serait la fascination exercée par le mot "art" que je l'emploie quand même je ne sait pas ce qu'il signifie, quand même je ne sait pas ce qu'est l'art. Mais, "fascination", ici, ne signifie pas tant l'absence de jugement que jugement en l'absence non seulement de tout critère mais de toute catégorie, de toute signification préétablie, de tout jugement déjà rendu. Seul préexiste le mot.

À moins que ce soit uniquement par humour - ou dans un mixte d'humour et d'ironie - que je continue à employer le mot "art", auquel cas l'art serait tout bonnement un nonsense.

À moins, encore, que là soit, en quelque sorte le sens de l'art, le sens du mot "art", d'échapper à toute signification préexistante, voire à toute signification sinon à tout jugement à venir (comme le sens de l'œuvre, tant de l'œuvre relevant du grand "art" que de l'œuvre mass-médiatique, serait d'échapper à toute interprétation, à toute lecture que je puis en proposer), et aussi - à l'encontre des thèses de de Duve - à toute désignation rigide. Le sens de l'art, autrement dit, serait dans le sans-art.

À moins, en fin de compte, que l'art ne soit pas tant ce qui résiste à l'art, ce qui échappe à l'art et à toute signification que l'on puisse donner du mot "art", que ce qui ne se soucie pas d'art, ce qui est indifférent à l'art et à toute signification que l'on puisse conférer au mot art, tout comme le sans-art est lui-même indifférent à l'art comme au sans-art. A moins, donc, que le sens de l'art ne soit d'être indifférent à toute signification et à toute désignation que l'on puisse en donner.

Indifférence à l'art qui n'est toutefois point celle du récepteur, partagé qu'est celui-ci entre attirance et répugnance, entre attraction et répulsion, entre fascination et aversion. Ambivalence - et non plus alors indifférence - qui n'est toutefois nullement le propre de l'art mais est tout aussi universel que les lois de l'attraction des corps.

Le désir que j'ai de l'art ne saurait jamais être que déçu, insatisfait, me faisant à la fois mépriser l'objet de mon désir et aspirer encore davantage à appréhender. A la fois l'art outrepasse toujours mon attente et l'attention que je puis lui porter (comme il outrepasse l'intention de tout présumé artiste) et mon attente outrepasse toujours toute expérience que je puis faire ou avoir de l'art.

C'est ce qui fait que l'art moderniste a pu chercher l'art hors de la culture artistique, postulant une différence entre art et culture non réductible à une simple différence culturelle. C'est ce qui fait que, alors que l'art - l'art esthétique - était traditionnellement tenu pour ce qui satisfaisait au (bon) goût, l'on a pu chercher l'art dans le mauvais goût ou, plutôt, dans la mesure où le mauvais goût maintient la différence entre bon et mauvais goût (de sorte que ce n'est qu'en toute "connaissance" du bon goût que l'on pourrait véritablement apprécier le mauvais goût), dans l'indifférence du goût. C'est ce qui fait que l'on a pu chercher l'art hors de l'esthétique (même si le mérite des catégories esthétiques étaient malgré tout d'être, dans une certaine mesure, non autonomes : il pouvait y avoir du beau ou du sublime dans l'art comme hors de l'art). C'est ce qui fait que je vais chercher l'art dans ce qui outrepasse l'art, dans ce qui n'est pas catalogué comme art, dans l'art sans art, comme dans l'art hors de l'art.

 


[1] Jean-Philippe DOMECQ, Artistes sans art, Paris, Esprit, 1994.

[2] Roland BARTHES, "La mort de l'auteur", 1967, Œuvres complètes, tome 2, 1966-1973, Paris, Seuil, 1994.

[3] Daniel C.DENNETT, La Stratégie de l'interprète, Le sens commun et l'univers quotidien, 1987, Tr. Fr. Paris, Gallimard, 1990.

[4] Jean-Marie SCHAEFFER, Les Célibataires de l'art, Pour une esthétique sans mythe, Paris, Gallimard, 1996.

[5] Alain SEVESTRE, "L'art Modeste", Note sur la croûte, Paris, Gallimard, 1995.

[6] Thierry De DUVE, Au nom de l'art, Pour une archéologie de la modernité, Paris, Minuit, 1989.

Jean-Claude Moineau est un théoricien de l’art.
Il a longtemps enseigné la théorie de l’art à l’Université de Paris 8 Saint-Denis dont il est co-fondateur de l’UFR Art.
Il écrit sur l’art et la musique actuelle.
Après des études de mathématiques et de musique, il développe, dans les années 1960, de nombreuses activités artistiques tournées notamment vers l’art conceptuel, la poésie visuelle, l’event, la performance, le mail art. Puis, comme tant d’autres dans le contexte des années post-soixante-huit, il interrompt toute activité artistique tout en continuant à avoir un regard à la fois prospectif et critique sur l’art en train de se faire.
Comités scientifiques, comités curatoriaux, nombreux colloques, et publications.
Auteur notamment de L’Art dans l’indifférence de l’art (PPT), Contre l’art global, Pour un art sans identité (Ère) et Retour du futur, L’Art à contre-courant (Ère/art 21).