Le corps-frontière

Toute personne se déplaçant le fait avec son corps. Sauf en esprit ou en songe, il ne lui est pas possible de se déprendre de son enveloppe corporelle, alors même qu’elle peut, dans des circonstances bien précises, l’entraver ou la signaler à une autorité répressive chargée d’en mesurer la recevabilité, d’en assurer la protection ou l’agression, le maintien en liberté ou en détention. La qualité des individus incarnés qui se déplacent conduit à distinguer ceux qui subiront la limitation de leur mobilité et éventuellement une contrainte par corps et ceux qui bénéficieront d’un régime de circulation favorable, inconditionnel, libérant leur corps de toute entrave légale ou spatiale. Selon ce régime tranché, seuls certains corps font frontière, se heurtant à la solide matérialité de l’érection, en de multiples points du globe, de murs physiques, liquides parfois, dotés d’une sophistication technologique illimitée.
Là où d’autres traversent ces limites plus ou moins opaques distraitement, sans remarquer leur présence aléatoire, glissant sans heurt d’une latitude à une autre, d’un topos à un autre, d’autres entrent en collision frontale avec ces obstacles modulés. Il n’est que d’avoir essuyé une seule fois le regard interrogateur ou suspicieux d’un officier de police en présentant des documents d’identité et/ou de voyage pour prendre la mesure exacte de la frontière, de sa présence physique et mentale dans les lieux les plus imprévisibles et de sa possible apparition brutale dans un paysage demeuré paisible pour tous les autres, si d’aventure, les « papiers » présentés n’étaient pas les bons.

Nacira Guénif-Souilamas poursuit et actualise une réflexion de longue date à propos du corps-frontière, le corps étranger par définition à l'intérieur et à l'extérieur de la nation et constitutif de son intégrité.
Associer les deux termes du corps et de la frontière rappelle que la frontière n'est pas tant géographique que là où sont les corps qui en assument la reproduction. Cette performativité de la frontière est accomplie au delà de toute énonciation. L'approche appelle à une perspective critique de celles développées par les politiques institutionnelles à ce sujet, notamment dans l'ordre du savoir à l'Université.
Les termes de migration, et de migrant particulièrement, sont entrés dans le vocabulaire en réitérant la perspective coloniale historiquement inscrite dans les institutions, et ses chaînes de représentations associant migration, étrangéisation, racialisation, sexualisation, déviance, etc. d'un même mouvement.
Les politiques d'austérité actuelles, de même, viennent réitérer sous de nouvelles formes la norme coloniale utilitariste plus ancienne selon laquelle la frontière s'est instaurée comme une ligne de couleur où celles et ceux les plus dénués de droits et de libertés seront les plus facilement exploitables et exploités.

Nacira Guénif-Souilamas est sociologue et anthropologue, et professeure des universités.
Elle enseigne à l’Université Paris 8 Saint-Denis.
Ses recherches portent sur les questions de genre et d’ethnicité, le rapport entre immigration et intégration dans les sociétés contemporaines, les formes familiales et générationnelles contemporaines, la déconstruction des stéréotypes raciaux, culturels et sociaux, l’imposition des normes et les assignations identitaires, les discriminations, et le racisme.
Ouvrages : La République mise à nu par son immigration, La Fabrique, 2006 ; Les Féministes et le garçon arabe, Éditions de l’Aube, 2004 ; Des beurettes aux descendantes d’immigrants nord-africains, Grasset, 2003.