L'État : De l'entreprise coloniale à la vision décoloniale

On doit à Norbert Elias d’avoir montré, dans La dynamique de l’Occident, la « sociogenèse de l’État moderne » qu’il caractérise, comme chacun sait, par le double monopole militaire (mais également policier) et fiscal. C’est en France et en Angleterre que ce lent processus social et historique d’unification, de centralisation et d’homogénéisation entamé au douzième siècle a donné naissance à un mode d’organisation politique qui puisera ensuite sa force et son efficacité en devenant État-nation, et ainsi pôle d’identification pour les individus. Les autres États qui sont apparus en Europe au dix-neuvième siècle, notamment en Allemagne et en Italie, se sont constitués selon ce modèle et pour ainsi dire par tâtonnements. Ils en ont gardé une certaine fragilité. C’est Norbert Elias qui écrivait encore : « On ne garde pas assez précisément en mémoire que le rôle de l’État en tant que groupe de référence de l’identité du nous pour la grande majorité de ses ressortissants autrement dit le rôle de l’État en tant qu’État national, est de date relativement récente. » L’État moderne s’était formé par expansions et annexions successives de territoires contigus, avec une dynamique interne d’où les conflits et la violence n’ont jamais été exclus. Les entreprises coloniales qui vont accompagner l’établissement des États modernes, et d’abord de la France et de l’Angleterre, mettent ces États à la tête d’empires, comme Hannah Arendt l’a montré de façon magistrale. Les empires coloniaux diffèrent considérablement des autres formes d’empire, parce que l’État central, l’État-nation s’y maintient avec ses privilèges et son exclusivité, tout en établissant sur les colonisés, transformés en subalternes au sens que Gramsci donne à ce terme, une domination politique, économique et culturelle. La domination culturelle, comme Edward Said l’a montré dans Culture et impérialisme, permet d’occulter voire d’invisibiliser la domination politique et l’exploitation économique. On a dit à juste titre à propos de la France que la colonie y était l’envers de la République, et l’envers est ce qui ne se voit pas. Dans cette relation hégémonique, l’État, et si possible l’État-nation figure comme forme achevée et modèle de l’organisation politique, qui signe l’accès à la « civilisation » et à la modernité. Bertrand Badie a jadis mis en évidence cette exportation des modèles politiques par des puissances occidentales « réunies par une même grammaire politique ». Il notait très justement que ces pratiques d’exportation n’ont pas toutes été identiques, mais que leurs différences « se sont estompées au moment de la décolonisation et lorsqu’il s’est agi de construire, dans son sillage, des États nouveaux ». Il n’y a donc aucune discontinuité entre l’État colonial et l’État dit postcolonial, comme l’histoire récente l’a montré.

Sonia Dayan-Herzbrun est sociologue et philosophe.
Professeure émérite de l’Université Paris 7, directrice de la Revue Tumultes, revue interdisciplinaire sur les phénomènes politiques contemporains.
Membre notamment du RING (Réseau Interdisciplinaire National sur le Genre).
Travaux récents de sociologie politique sur la dimension des rapports de genre confrontés à la question de la citoyenneté, en particulier au Moyen-Orient.
Nombreux colloques et ouvrages, articles, et éditrice d’ouvrages collectifs, dont “Agir politique et citoyenneté des femmes au tournant des révolutions arabes”, IRD Éditions, “Femmes du Liban et de la Palestine dans la lutte armée”, La Découverte, “Révolutions arabes, entre le local et le global”, North Africa in the process of change, L’État : Concepts et politiques (Co-dir. avec N. Murard et E. Tassin).