Souverainetés nationales et traduction. Vers une justice cognitive. Décentrements en intersectionnalité

Faut-il privilégier l’aspect politique du sujet ? Un concept est très fortement lié à son lieu de production. Quand traduit, son contexte d’origine disparaît ou se métamorphose. En sanskrit, où des notions alentour le dessinent en creux comme ce que ce choix cognitif et de civilisation refusait de théoriser, il existe la notion de bhoktr : celle/celui qui jouit de, qui participe à ; ce concept n’a été reçu qu’en esthétique en « Occident », peu disposé à lire la philosophie « indienne » en termes politiques.
En posant le politique comme premier, on implique d’emblée un ordre. Ce choix de civilisation distingue le politique et installe le sujet dans une hiérarchie souverainiste. Il interdit le politique à ceux qui sont construits en « autres » dans le temps ou dans l’espace. La production des connaissances et l’inégalité cognitive sont fabriquées ensemble. La traduction est une politique et une technique de résolution de cette inégalité. Nous « nous » attribuons le politique et concédons le prépolitique aux autres. Peter Sloterdijk interroge l’axiome de la primauté du politique, lié à l’histoire des Etats européens ayant façonné la pensée politique mondiale : l’homme est-il véritablement cet animal politique d’Aristote ? « Nous » en avons universalisé le cliché. Ne pourrait-on traduire entre les modalités ? La traduction, avec restes certes, devrait permettre de viser la justice cognitive indispensable à la révolution épistémologique à venir. Elle a sa politique. On pourra alors peut-être partir d’étymologies croisées, ainsi que des intraduisibles qui, grâce au contexte, ne rendent jamais un tout inexprimable.

Rada Iveković est philosophe non-nationaliste, indianiste et écrivaine féministe yougoslave d’origine croate.
Elle a enseigné aux universités de Zagreb, de Paris 8, et de Saint-Étienne et été directrice de programme au Collège international de philosophie.
Membre du Comité éditorial du réseau scientifique TERRA.
Ouvrages : Réfugié-e-s: les jetables, AL Dante, 2016 ; Les citoyens manquants, Al Dante, 2015 ; Le Sexe de la nation, Léo Scheer, 2003 ; Dame nation, Nation et différences des sexes, Longo Editore, 2003 ; Bénarès, Essai d’Inde, L’Harmattan, 2001 ; Le Sexe de la philosophie, Jean-François Lyotard et le féminin, L’Harmattan, 1997 ; La Croatie depuis l’effondrement de la Yougoslavie, L’Harmattan, 1994 ; Orients : critique de la raison postmoderne, Paris, Noël Blandin, 1992.
Éditrice notamment de Quel sujet du politique ?, Rue Descartes, n° 67, 2010 ; Terreurs, Terrorismes, Rue Descartes, n° 62, 2008.