Vive l'indisciplinarité ?

Ce que je voudrais faire ici simplement, à l'occasion de ce forum qu'on a titré "Vive l'indisciplinarité !", c'est proposer quelques repères, historiques dans une première partie, et autour de Foucault dans une deuxième partie, le sujet étant la remise en question des disciplines, du mouvement même de disciplinarisation puisqu'il n'y a pas toujours eu de disciplines, les disciplines se sont constituées historiquement. Il n'y a pas de découpage strict des disciplines, il n'y a pas de division entre les disciplines historiquement, pas même de différence véritablement faite entre science et philosophie. Il y a un savoir non différencié, une indisciplinarité déjà, et le problème est de ne pas faire retour à cela lorsqu'on parle d'indisciplinarité aujourd'hui. Qu'en est-il de l'indisciplinarité précédente à l'âge classique et de ce qu'on entendrait par là aujourd'hui ?

Il y avait certes une ancienne distinction entre arts libéraux et arts manuels, puis une distinction au sein des arts libéraux eux-mêmes, entre Trivium et Quadrivium, entre les trois arts du Trivium et les quatre arts du Quadrivium etc., mais en dépit de ces distinctions pour le principal l'idéal était celui d'un savoir non différencié.
Le mouvement de ce que j'appelle un mouvement de disciplinarisation est un mouvement qu'on fait en général commencer dans le courant ou à la fin du 18ème siècle mais qui déjà commence avec la révolution scientifique au 17ème siècle, avec l'émergence de la physique quantitative par opposition avec l'ancienne physique qualitative. La physique qualitative aristotélicienne est une branche de la philosophie parmi d'autres qui fait partie de la philosophie au même titre que la métaphysique, que la morale, etc. Il n'y a pas là précisément de division entre philosophie et science. C'est à ce moment là que se constitue pour la première fois peut-être en occident - on ne parlera que de l'occident ici pour le principal - une discipline séparée ou qui tend à se séparer parce qu'elle n'est pas encore complètement séparée à l'époque. On voit bien qu'Aristote est un philosophe en même temps qu'il s'intéresse à la physique, Newton même écrivait encore des ouvrages de philosophie, mais il y a une séparation, une différenciation qui est en train de s'opérer.
Malgré cette distinction en train de se faire, existe une discipline qui elle dit-on s'est forgée beaucoup plus tôt, considère-t'on forgée dés Thalès, c'est les mathématiques. La physique dite quantitative qui accèderait à un statut scientifique par opposition à l'ancienne physique dite qualitative aristotélicienne qui elle relevait de la philosophie, se forge effectivement quant à elle sur le modèle des mathématiques. C'est donc une discipline qui prend modèle sur une autre discipline. Ceci est un point de rappel mais qu'il convient de faire ici.
Le mouvement de disciplinarisation se situe fin 18ème-début 19ème en rapport avec l'avènement de la modernité. Il y a un rapport absolument fondamental entre disciplinarisation et modernité, et la division des disciplines est liée avec à la fois le monde moderne en tant que tel, et - ce qui n'est pas la même chose - la modernité en tant que telle. Dans la sphère économique, c'est la division du travail croissante et la division du travail au niveau cognitif qui n'en est non pas le reflet mais un lien s'opère entre la division du travail sur le plan pas seulement scientifique mais théorique plus généralement, et la division du travail au niveau de la sphère économique où ceci est lié avec la notion de moderne. La modernité en tant que telle, elle se trouve dans ce rapport qui est que, qui dit disciplinarisation, qui dit mise en place d'un certain nombre de disciplines scientifiques ou philosophiques, dit cloisonnement des disciplines, dit fermeture, c'est à dire l'autonomie. Le mot d'ordre de la modernité dans toutes ses déclinaisons est l'autonomie : autonomie par rapport à la société, autonomie par rapport au public, autonomie par rapport au spectateur, autonomie par rapport à l'auteur lui-même etc., l'autonomie des différents arts entre eux, j'y reviendrais. Au niveau des disciplines c'est aussi l'autonomie de chaque discipline, l'autonomie kantienne aussi, des différentes sphères distinguées par Kant même si Kant malgré tout imagine qu'on pourrait dépasser les limites d'une sphère à une autre et c'est le problème du sublime sur le plan esthétique qui est à la frontière malgré tout entre les deux disciplines philosophiques kantiennes que sont l'éthique et l'esthétique.
Il faut insister sur ce rapport entre ce mouvement de disciplinarisation, relativement tardif, au 19ème siècle, avec la modernité qui commence elle aussi au 19ème siècle.
Ces disciplines supposées autonomes les unes par rapport aux autres montrent un effort pour définir ce qui les différencient. Chaque discipline doit avoir non seulement des objets scientifiques différents, des concepts différents bien sûr, mais aussi et c'est le plus important, des méthodes différentes. On voit alors d'ailleurs rapidement l'apparition de disciplines différentes, aussi bien dans le domaine des sciences naturelles que des sciences dites sociales ou humaines, reconduisant la séparation homme/nature, lesquelles si leurs objets contrairement aux sciences naturelles dont les objets sont considérés comme permanents - ou disons que dans le temps, les espèces animales ne varient pas à la même échelle temporelle que les phénomènes sociaux -, les objets des sciences dites sociales sont considérés comme beaucoup plus éphémères, toujours en train de se modifier historiquement, mais pour le principal les sciences sociales prennent encore pour modèle les sciences naturelles. C'était cette idée d'une "physique sociale", mais là encore malgré tout, tout comme les sciences naturelles s'étaient elles-mêmes constituées à partir de la physique sur le modèle mathématique, les sciences dites sociales se sont constituées elles aussi malgré tout pour le principal sur le modèle des sciences naturelles.
Ceci entraîne une idée fondamentale, l'idée malgré tout de chercher des lois générales à partir des faits constatés, avec ce qu'on appelle les disciplines nomothétiques qui cherchent à tirer des lois générales des faits. Hors, au moins une discipline à l'époque fait exception, il en existe d'autres mais la principale par rapport à ces disciplines nomothétiques, c'est bien sûr l'histoire, parce que même si l'histoire subit et va subir encore des modifications fondamentales, l'histoire est une discipline dite elle idéographique et non pas nomothétique dans la mesure où elle s'intéresse non pas à tirer des lois générales des faits, mais avant tout et c'est l'histoire positiviste au 19ème siècle, l'histoire événementielle remise en question depuis largement notamment par l'Ecole des Annales, qui cherche effectivement à s'intéresser à la singularité de l'événement observé et non pas à tirer des lois générales à partir des faits.
Il y a donc une division importante des disciplines entre les disciplines dites nomothétiques et les disciplines dites idéographiques, les unes cherchant toujours comme les sciences naturelles, comme les sciences depuis que la notion de science a émergé, à chercher une loi générale, et les sciences qui y renoncent comme l'histoire et ne poursuivent pas l'idée qu'on puisse trouver une loi générale même si l'histoire encore une fois subit des modifications à l'époque, et c'est le passage de ce que Koselleck appelait le passage de l'histoire en tant qu'Historia à l'histoire en tant que Geschichte. Geschichte en allemand, c'est le fait de ce qui arrive, et pas le fait en tant que tel, c'est donc seulement une histoire des cas singuliers. Avant cela l'histoire en tant qu'Historia cherchait des exemplas, et constituait des recueils d'exemples qui pouvaient permettre de préparer le présent, voir l'avenir en fonction de ces exemples tirés du passé. Les exemples issus du passé étaient supposés pouvoir modeler le présent, tandis que l'histoire en tant que Geschichte est comme dit Koselleck, non plus tournée vers le passé mais vers le futur. Je n'insiste pas plus sur ce point mais il y a effectivement une mutation malgré tout fondamentale de l'histoire qui a lieu aussi à ce moment là, même si l'histoire ne suit pas exactement le même cours que les autres sciences dites sociales, l'histoire est restée à part des sciences sociales. C'est seulement beaucoup plus tard avec l'Ecole des Annales en France que l'histoire va aller chercher aussi à se modeler par rapport ou avec les sciences sociales.
Un rappel qu'il conviendrait de faire aussi ici, c'est celui de la façon dont les sciences se sont modelées pour la plupart sur le modèle des sciences naturelles et puis celle dont émerge la notion d'humanités qui regroupe un certain nombre de sciences dont les lettres, et justement l'histoire, l'art, l'archéologie, tout ça qui fait partie de cet ensemble un peu flou qu'on appelle à l'époque les humanités, une étiquette aujourd'hui quelque peu en voie de disparition mais qui malgré tout regroupe aussi plusieurs disciplines.

Ce que je voudrais faire au fil de ce bref parcours, c'est une confrontation entre ce qu'on va dire de façon générale comme ça sur ce mouvement de disciplinarisation, cette prise en compte aujourd'hui de ce mouvement de disciplinarisation, avec ce quelque chose qui relève en quelque sorte de l'homme-nature au niveau de l'art. Bien que n'ayant jamais su de quelle discipline exactement mon travail relevait et ayant toujours eu beaucoup de mal à me définir, j'ai été considéré comme un esthéticien et ai toujours refusé cette étiquette, le terme de théorie de l'art est toujours un terme vague, etc., mais malgré tout mes objets d'études pour le principal portent sur l'art et sur l'art contemporain, donc je chercherais toujours à faire rapidement, au fil de ce que je vais dire, un rapport avec ce qu'il en est au niveau de l'art.
Et bien au niveau de l'art, le même mouvement exactement s'est produit, qui commence avec Horace et la poétique d'Horace, et le célèbre slogan ut pictura poesis, c'est à dire, la poésie comme la peinture. C'est à dire qu'il commence par une comparaison entre deux arts différents, la poésie et la peinture, en disant, il en est de la poésie comme de la peinture. Ce slogan si je puis dire, ut pictura poesis est devenu et a été pendant longtemps si je puis dire là encore, le slogan de l'art pendant des siècles, bien qu'il ait été compris non pas comme ut pictura poesis mais comme ut poesis pictura. C'est la peinture qu'on a toujours comparé à la poésie au lieu de comparer la poésie et la peinture, ça s'est renversé mais fondamentalement c'était quand même la même chose.
L'idée qui a donc prévalu pendant des siècles est l'idée qu'il n'y avait pas de différences essentielles entre les arts et que tous les arts se pliaient au même principe du fameux ut pictura poesis, même si à la Renaissance intervient la fameuse querelle du paradigme sur le fait de savoir quel était l'art le meilleur de la peinture ou de la sculpture. Il y avait bien sûr des partisans de la peinture et des partisans de la sculpture et les uns et les autres avaient leurs propres arguments, etc. L'argument principal, puisqu'évidemment c'était la peinture qui malgré tout était donnée comme l'art le meilleur, était qu'une peinture pouvait permettre de représenter une sculpture, dans un tableau ou plutôt une fresque, parce qu'un tableau ça l'était encore à peine à l'époque, on pouvait représenter une sculpture tandis que dans une sculpture on peut plus difficilement représenter une peinture. C'était l'argument qui avait servi à l'époque à montrer la supériorité de la peinture sur la sculpture, mais pour le principal il n'y avait pas vraiment de division entre les arts. Pour le principal on considérait qu'il y avait unité entre les arts et c'est avec Lessing et l'ouvrage de Lessing, Laocoon, en 1767, à la fin du 18ème siècle, que dans les arts a commencé ce mouvement même si ça n'est pas encore moderniste en tant que tel - avant Baudelaire, avant Greenberg, etc. Laocoon de Lessing reste fondamental puisqu'effectivement c'est la première fois qu'on conteste le principe de l'ut pictura poesis et qu'on affirme que chaque art a ses caractéristiques propres, sa spécificité propre, et que même si en poésie on peut faire beaucoup de choses, qu'en tout cas on ne peut pas faire en peinture ce qu'on peut faire en poésie, en sculpture ce qu'on peut faire en peinture, etc.
C'est le tout début de ce mouvement d'autonomisation, d'une disciplinarisation intra-artistique qui par la suite au niveau de l'art ou des arts, se traduit justement dans cette question qui est de savoir s'il convient de parler d'art ou des arts, qui a été posée par Adorno dans un texte extrêmement célèbre, très discuté et très problématique, L'art et les arts. Y a-t'il une unité de l'art ou faut-il parler au contraire des arts ? Bien sûr en tant que moderniste, Adorno est un farouche partisan des arts contre la notion d'art, de même que le sera Greenberg par la suite en tant que théoricien du modernisme qui va chercher aussi effectivement à disciplinariser les arts au pluriel en tant que tels.
Mais n'oublions pas que la modernité n'a jamais été uniforme, et qu'a toujours existé et du moins au tout début de ces années, où c'est les avant-gardes. Il faut toujours bien distinguer les avant-gardes et la modernité, où les avant-gardes c'est l'hétéronomie tous azimuts. Les avant-gardes entendaient rejeter toute distinction entre les arts, sans pour autant prôner l'art en général puisque les avant-gardes entendaient aussi prôner le rejet des distinctions entre art et vie, c'est à dire rejetaient toute distinction. On ne trouve donc la notion d'art en général, en réalité, ni chez les modernistes, ni chez les avant-gardistes, mais il y a quand même bien conflit effectivement sur le sujet entre eux, et la disciplinarisation elle, est simplement liée au modernisme et absolument pas aux avant-gardes de l'époque.

Ceci brièvement pour rappeler ce mouvement historique de ce que j'appelle le mouvement de disciplinarisation dans la mesure où on cherche ici, les uns les autres, nous, à le remettre en cause, et ce qu'on peut se demander aussi est si - et c'est ce que dit Edgar Morin, le sociologue, avec Sur l'indisciplinarité, publié par le Carrefour des sciences en 1990 - malgré tout au départ, la notion de discipline a eu des aspects positifs ? C'est à dire qu'il ne faut pas forcément considérer que c'était une notion entièrement négative en tant que telle. Ce qui a pu pour Morin être négatif dans la disciplinarité en tant que telle, c'est ce qu'il appelle l'hyper-disciplinarité, c'est à dire la tendance des disciplines à se disciplinariser toujours plus, ce qu'il appelle s'hyper-disciplinariser. Mais l'idée encore une fois si l'on parle aujourd'hui d'indisciplinarité, entre nous ici, ce n'est pas de revenir à un savoir universel et à l'idéal effectivement du savant dans son cabinet qui essayait d'avoir un savoir universel. Ce n'est pas à ça qu'il faut revenir non plus. L'idée de Morin, qui n'est pas fausse à mon sens, c'est qu'effectivement malgré tout, cette disciplinarisation n'a pas eu que des aspects négatifs.
Hors, ce qui nous intéresse ici n'est pas tant la disciplinarité en tant que telle, c'est au contraire sa remise en cause, le mouvement de dé-disciplinarisation, qui nous intéresse davantage ici.
Ce mouvement commence surtout après la deuxième guerre mondiale avec la remise en cause justement des frontières entre les différentes disciplines, et avec des interventions de plus en plus fréquentes de chercheurs de différentes disciplines dans les autres disciplines. Ceci arrive à une époque à peu près contemporaine d'un autre phénomène, les deux phénomènes n'étant pas sans lien, dans l'après seconde guerre mondiale, avec la remise en cause de plus en plus forte de l'européo-centrisme, c'est à dire de tout ce qu'il en est sur le plan géopolitique à l'époque.
Une des conséquences en est alors que beaucoup d'hommes de science entre guillemets, disent que plutôt que d'avoir un découpage par disciplines, mieux vaudrait peut-être un découpage par régions du globe - donc des idées qui émergent à l'époque qui fait qu'il y a un lien justement entre ces deux phénomènes et c'est effectivement l'idée d'un autre type de découpage, perpendiculaire ou orthogonal au précédent, non plus par discipline mais par régions du globe, sans reprendre le découpage par disciplines pour ce qui est d'une même région. Du même coup, l'idée même d'études régionales a eu pour effet de révéler le caractère très artificiel des séparations au sein notamment des sciences sociales. En même temps et c'est comme tout, rien n'est complètement positif, ou complètement négatif, c'est ce qu'on a appelé notamment les Areas studies, les études par aires, aires géographiques, aires géopolitiques. Mais est-ce que réellement ce découpage qui était fait en régions, au départ à priori plutôt sympathique, est fait réellement de façon objective, si tant est qu'il y ait quelque chose d'objectif, ou est-ce que ce découpage en régions, lui-même ne provient pas finalement d'une vision occidentale du monde ? La vision occident-orient a notamment été remise en cause par Edward Saïd qui déconstruit la distinction occident-orient, en disant que l'orient est une fabrication de l'occident, avec tous les problèmes que ça pose, notamment pour les régions du globe qui sont plus ou moins exclues de ce partage entre occident et orient. Les Areas studies ont donc très rapidement été soupçonnées de conserver malgré tout, tout en principe en le rejetant, d'avoir toujours une carte du globe, et une cartographie qui est une cartographie toujours elle-même européo-centrique, qui ne réussit donc pas pour autant à se débarrasser de l'européo-centrisme.
A ce moment là émerge un certain nombre de notions et de termes qui ont plus ou moins de légitimité qui sont : pluri-disciplinarité, multi-disciplinarité, poly-disciplinarité, co-disciplinarité, supra-disciplinarité, etc. L'idée générale de tous ces termes, même s'il pouvait y avoir des micros différences encore une fois, on a pas le temps de les regarder ici, c'est l'étude d'un objet ou d'un thème commun par plusieurs disciplines à la fois mais où malgré tout chaque discipline conserve la spécificité - ce n'est pas ici une région du globe effectivement - mais de ses concepts et de ses méthodes. C'est l'association de différentes disciplines qui concourent à une réalisation commune sans que chaque discipline ait à modifier sensiblement sa propre vision des choses et ses méthodes. Ça peut consister à aborder un même objet d'étude sous différents points de vue proposés par des approches disciplinaires spécialisées. Ceci fait que rapidement la pluridisciplinarité sous toutes ces étiquettes différentes a été critiquée dans la mesure où on ne sort pas véritablement d'une approche disciplinaire, puisqu'on reste toujours malgré tout dans des disciplines, qu'on cherche à mettre plus ou moins ensemble, cette pluridisciplinarité a été critiquée comme insuffisante, comme ne procédant pas à une véritable dé-territorialisation des disciplines, ce que j'ai appelé une dé-disciplinarisation.
L'équivalent en art - j'ai dit qu'on chercherait tout au long à voir des équivalents ou des correspondants en art - c'est la notion de multimédia, ou de mix-média. Là encore il existe différents termes, qui possèdent toujours des précédents. Notamment le cinéma, l'opéra, en tant que tels, étaient des média impurs pour les modernistes, et Greenberg ou Fried rejettent l'un le théâtre, l'autre le cinéma qu'ils considéraient comme des média impurs, le théâtre et l'objet même de la théâtralité comme des média impurs. Je dirais média, parfois art, même si ce n'est pas exactement la même chose là encore, mais cela se joue aussi bien au niveau des arts et dans la différence entre arts que dans la différence entre média - mêmes insuffisances donc au niveau des arts qu'au niveau des disciplines en général.

Une nouvelle notion apparaît alors assez rapidement, au lendemain de la pluri ou multi-disciplinarité, aux Usa me semble-t'il dés la fin des années 40 lors des recherches en intelligence artificielle, c'est la notion non plus de pluri- ou de poly- ou de multi- ou de co- ou de supra-disciplinarité, mais, et là on fera une différence plus nette même si elle a pas toujours été si nette que ça, d'inter-disciplinarité.
L'inter-disciplinarité, comme le terme l'indique, c'est l'inter-action entre les disciplines. Avec la pluri-disciplinarité, chaque discipline gardait ses méthodes propres, et il n'y avait pas d'échange de méthodes. Avec l'inter-disciplinarité, l'idée c'est le transfert de méthode d'une discipline à une autre. Les disciplines interagissent les unes sur les autres, et se modifient les unes les autres, à l'encontre de la conception y compris chez Althusser selon laquelle on ne peut pas directement forger une notion dans une discipline en se contentant de la décalquer sur une autre discipline. Là on a un transfert justement, d'une discipline à une autre, c'est à dire qu'on a des notions, des concepts, qui sont nomades, migrateurs.
Ceci quand bien même au prix de contre-sens car effectivement ça ne va pas de soit de faire passer un concept d'une discipline à une autre discipline. Si vous avez un concept a appartenant à une discipline alpha qui est transféré dans une discipline béta, et bien la discipline béta peut très bien comprendre tout à fait de travers le sens d'un concept a de la discipline alpha. Le concept a, importé dans la discipline béta va être compris complètement de travers mais pourra quand même produire des choses. Rien n'est plus fécond que l'erreur historiquement, et effectivement le contre-sens a été extrêmement fécond souvent, et effectivement c'est en se plantant complètement qu'une discipline importe un concept à partir d'une autre discipline, mais ce n'est pour autant que ça n'a pas pu avoir des aspects positifs au sein de la discipline au sein de laquelle le concept se trouve importé.
Malgré tout c'est un progrès par rapport à la pluri-disciplinarité, même si la finalité reste toujours, même dans l'inter-disciplinaire, disciplinaire, et il n'y a toujours pas de véritable déterritorialisation. C'est à dire que dans une discipline vous importez les concepts d'autres disciplines mais les frontières entre les disciplines malgré tout demeurent. Elles ne sont plus aussi hermétiques, aussi fermées, aussi autonomes que par le passé, mais si vous voulez, on est pas dans une complète déterritorialisation.
Je citais tout à l'heure l'histoire, mais en histoire même, l'Ecole des Annales, en France, est un exemple même de cette inter-disciplinarité puisque l'Ecole des Annales a cherché justement à renouveler l'histoire. Là où j'avais insisté précédemment sur le fait que l'histoire était tout à fait distincte des autres sciences sociales, et bien l'histoire avec l'Ecole des Annales essaie justement au contraire d'importer des méthodes provenant des autres sciences sociales, et donc cherche à combler le fossé avec les sciences sociales. Ceci relève d'une forme d'inter-disciplinarité, qui avait fait écrire beaucoup de livres à l'époque. Dans une certaine mesure, même si je suis plus sceptique ça pourrait être aussi le fait des sciences cognitives d'aujourd'hui.
Une autre notion qu'il conviendrait d'étudier aussi est celle de tournant linguistique, théorisée notamment par Richard Rorty, valable aussi pour les arts, et qui a eu une très grande importance pour cette période.
Hors en art même, pour toujours faire le parallèle rapide entre une disciplinarisation générale et la disciplinarisation au sein des arts, le problème s'est posé aussi de savoir si un art pouvait prendre modèle ou non sur un autre art. Vous savez que c'était le cas du paradigme musical dés le 19ème siècle, même s'il y a une erreur à ne pas commettre qu'en général les gens commettent qui est de croire que le paradigme musical aurait émergé avec Wagner. Lacoue-Labarthes a écrit un excellent texte, Musica Ficta, sur le sujet où Baudelaire se dit lorsqu'il entend Wagner, que c'est fini, que la poésie est menacée, la musique avec Wagner l'a emporté sur la poésie. C'est une espèce de concurrence comme ça qu'il ressent pour son art propre, mais Wagner lui-même pour sa part au départ, même si ça n'a pas été le cas par la suite, pense toujours lui que la musique est un art inférieur à la poésie. Wagner dans ses premiers écrits pense qu'avant tout c'est le mythe, la poésie et que la musique ne vient que secondairement, même si effectivement Wagner après va être convaincu du contraire - si l'on veut prendre l'exemple musical en tant que tel. Ceci étant lié au cadre du symbolisme.
Le paradigme cinématographique du montage a pu intervenir aussi, ce que disait Eisenstein qui a été repris par d'autres auteurs depuis notamment Ernst Bloch, du montage comme paradigme qui provient du cinéma mais qui peut être appliqué à d'autres arts, aussi bien d'ailleurs à des arts antérieurs au cinéma comme faisait Eisenstein lui-même. Krauss dans Notes sur l'index parle du paradigme photographique pour l'art américain des années 70. C'est donc l'idée à chaque fois d'arts qui prennent le modèle d'un autre art, d'une discipline artistique qui prend modèle sur une autre discipline artistique, qui transfère, qui importe effectivement des notions qui proviennent d'une autre discipline.
Aujourd'hui on aurait les deux paradigmes concurrents du zapping et du mix du à Bourriaud, là encore proposés comme paradigmes généraux mais qui sont encore, l'un un paradigme visuel et l'autre un paradigme musical.

On pourrait se donner aussi une autre conception de l'inter-disciplinarité, celle-ci étant la conception officielle en quelque sorte, mais qui suppose une interactivité entre les différentes disciplines, entre les différents média, entre les différents arts, une autre conception de l'inter-disciplinarité qui est donnée au niveau des arts si ce n'est au niveau des disciplines en général, c'est ce qui est entre les disciplines. C'est à dire l'interactivité, c'est ce qui est entre les disciplines, et c'est la notion d'intermédia. Cette notion n'a été vraiment théorisée que pour les arts, par quelqu'un qui était Dick Higgins. Dick Higgins qui était un proche de Fluxus, qui était le créateur des Something Else Press à New-York et Dick Higgins qui a théorisé dans un article, Intermédia, de 1965, disponible en français dans Fluxus Dixit, une anthologie, dirigée par Nicolas Feuillie et publiée en 2002 à la suite d'un colloque sur Fluxus auquel je participait aussi. Dick Higgins, tout en disant que le concept n'est pas de lui mais avait été produit par Coldridge, Samuel Coldridge, le poète romantique anglais, en 1814 qui lui parlait à l'époque de l'"intermediate faculty" à propos de l'imagination puisque c'est le grand problème du romantisme tant anglais qu'allemand tant que du romantisme français qui lui n'a strictement aucun intérêt, c'est l'imagination - imagination à la fois active et passive, et justement c'est cette dimension à la fois active et passive qui lui fait dire que l'imagination est entre les facultés actives et les facultés passives, et c'est la première occurrence de la notion d'intermédia, chez Coldridge.
Chez Dick Higgins, la notion d'intermédia décrit des activités artistiques lors desquelles l'artiste créé désormais des figures entre les média, cherchant à s'insérer, à s'insinuer dans les fissures entre les média existants - et non pas à faire une synthèse, ni un art total. La notion d'avant-garde a souvent été liée à la notion d'art total. Je suis toujours extrêmement réticent avec cette notion d'art total, et là dessus l'analyse que fait Adorno sur les liens entre art total et totalitarisme me paraît juste. C'est une notion qui me gène beaucoup et on en a eu ici en France la caricature la plus stupide avec Ben. Chez Dick Higgins, on a la notion bien plus subtile d'intermédia, qui est située donc, entre, et non pas une synthèse des arts. Lui parlait de tous les problèmes, et c'est le plus intéressant, c'était en dehors de ses exposés, de la notion de synthèse des arts depuis le 17ème siècle jusqu'au début du 20ème, qui va à l'encontre de ce dont j'ai parlé, même si cela se recoupe, puisque des auteurs modernistes eux-mêmes comme Schoenberg ont pu être tentés aussi malgré tout par cette synthèse. Auteur donc Dick Higgins, de la notion d'intermédia, donc d'art qui se situerait entre les média. Hors lui relie ça, et c'est un petit peu léger de sa part, disons historiquement la séparation des média en art à la division de la société en classes. Il ne les relie pas ici sur un plan économique comme je l'ai fait tout à l'heure, mais sur un plan politique avec la question des classes. Pour lui les classes sont en train de disparaître et plus les classes sont en train de disparaître, plus la séparation entre les média est aussi en train de disparaître et donc il relie la notion d'intermédia d'une façon un peu simpliste, à la disparition qui serait en train de se faire de la société de classes. Dans la société sans classes qui serait en train aujourd'hui d'advenir, et bien toute séparation entre catégories rigides serait devenue non pertinente.
Et là encore, dans la mesure où Dick Higgins est davantage dans une logique avant-gardiste que moderniste, même s'il ne sacrifie pas à la fameuse sacro-sainte synthèse des arts, et bien entend aussi avec la notion d'intermédiaire entre différents média ce que les avant-gardistes déjà entendaient, que les média n'étaient pas autonomes les uns par rapport aux autres, contrairement aux modernistes, mais intermédiaire aussi pour Dick Higgins entre art et vie, entre ce qu'il appelle, de façon un peu simpliste là encore, les média artistiques et les média de la vie, bien que les média de la vie, on ne sait pas trop ce que c'est. En tout cas la notion d'intermédia, ce n'est pas seulement artistique, c'est aussi par rapport au grand slogan avant-gardiste, la déconstruction de la distinction entre art et vie, la synthèse des positions entre art et vie, ce qui n'est pas la même chose, et bien avec une démystification de la vie, on retrouve ça chez Dick Higgins.
L'exemple qu'il donne, c'est notamment le ready-made, le ready-made duchampien, qui est intermédia entre art et vie précisément en tant que tel, les Combine paintings de Rochenberg, intermédia dit-il entre peinture et objet, le hapenning, qu'il définit contrairement à Kaprow pour qui le happenning est anti-théâtral, comme quelque chose qui est entre théâtre et art visuel, ce qui est une position intéressante. La poésie visuelle, elle-même qui était florissante à l'époque, et qui a quelque peu disparu depuis, qui avec la poésie concrète est une sorte de poésie visuelle dans sa généralité, est aussi quelque chose qui est intervenu qu'il a situé comme entre poésie et art plastique.
Ce même si Dick Higgins note lui-même la tendance malgré tout des intermédia à redevenir des média. C'est à dire chaque intermédia tend toujours à redevenir un média. C'est et on y reviendra puisque nous parlons ici de disciplinarisation et d'indisciplinarisation croissante, le danger d'une reterritorialisation. C'est ce que disaient Deleuze et Guattari, toute déterritorialisation est toujours suivie d'un mouvement de reterritorialisation, et donc un mouvement de redisciplinarisation ici, et ce que Dick Higgins lui-même, là de façon très lucide justement contrairement à d'autres, et bien note que les intermédia sont toujours guettés par le danger de la reterritorialisation, de la re- donc disciplinarisation.
Apparaît donc l'insuffisance de cette notion d'interdisciplinarité, d'où l'émergence mais beaucoup plus confuse encore de la notion de transdisciplinarité, même s'il n'est pas toujours facile de démêler la transdisciplinarité de l'interdisciplinarité. Trans, pareil, si vous prenez l'étymologie du terme transdisciplinarité, renvoie à transgression, et à une transgression des frontières entre disciplines. C'est un savoir qui ne se soucie plus des frontières qui existent entre les disciplines, même si comme disait Foucault dans son texte sur la transgression paru dans le numéro de Critique en hommage à Georges Bataille qui en était l'ancien directeur, pour qu'il y ait transgression il faut bien qu'il y ait quelque chose à transgresser. La première émergence timide semble-t'il du concept de transdisciplinarité, c'est sous la plume de Jean Piaget, Jean Piaget à la fois psychologue et psychogénéticien, dans un texte qui s'appelle L'épistémologie des relations interdisciplinaires. C'était dans un programme d'interdisciplinarité, qui était une recherche universitaire dans l'OCDE en 72, que Piaget lance le mot d'ordre non plus d'inter- mais de trans-disciplinarité comme une étape postulée au delà de l'interdisciplinarité, comme théorie générale des systèmes, puisqu'à l'époque on parlait beaucoup de théorie générale des systèmes. Aujourd'hui on parle beaucoup moins de système, on parle de réseau etc. Mais on parlait beaucoup de système, de structure, etc. et d'une théorie générale des systèmes et ne l'oublions pas, des structures, et à laquelle les mathématiques disait-il, peut-être pourraient apporter plus de précision.
Le danger bien sûr, c'est qu'on retrouve là une certaine démarche totalisante, synthétisante, la recherche d'une métaphysique intégrative des différents types de connaissance, des différentes disciplines. Le projet de transdisciplinarité qui veut bien aller au delà de l'interdisciplinaire, beaucoup plus que la pluri- et inter-disciplinarité est guettée par une autre impasse qui est de retomber dans tout ce qui a pu être reproché aux tentatives de synthèse des disciplines, ce que Adorno reprochait à la notion générale d'art.
Dans le même temps se met aussi en place ce qu'on a pu appeler la méta-disciplinarité, englobante, là encore des différentes disciplines, l'élaboration si vous voulez d'un méta-langage qui serait universel. On retombe un petit peu dans ces errements qui n'ont rien de véritablement nouveau puisque c'était le vieil idéal de mathématisation et de formalisation des connaissances.
Le seul fait que Piaget puisse citer à nouveau la mathématique comme une discipline qui pourrait permettre cette transdisciplinarité montrait le retour de ce vieil idéal de mathématisation et de formalisation des différentes disciplines et du monde qui était au début du 20ème siècle celui du néopositivisme ou positivisme logique de Karnap et autres, les pères de la philosophie analytique, en même temps que Karnap et autres prônaient ce qu'on appelle le physicalisme, c'est à dire à la fois les mathématiques et le modèle de la physique. L'idée de Karnap, l'idée néopositiviste, je le rappelle, était qu'il fallait arriver à une science unique qui engloberait toutes les sciences, une science arrogée en une multidiscipline au profit de ce qui devait être une discipline unique englobant toutes les disciplines. Physicalisme puisque soit on formalise à travers les mathématiques, soit sous une forme non formalisée, c'est la physique, et c'est pour cette raison qu'on parlera de physicalisme par rapport à la méthode de Karnap, c'est à dire, où tout peut être traité à travers la physique, et où tous les phénomènes sont sensés entrer dans une science unique.
C'est l'équivalent effectivement en art de la notion comme je l'ai dit d'art avant-gardiste que critiquait Adorno pour son caractère totalitaire. Pour lui l'art total était effectivement le fait des régimes totalitaires et c'est l'idée qu'on trouve aujourd'hui développée chez des auteurs comme Boris Groys, que finalement et bien l'art stalino-jdanovien en URSS a été dans une certaine mesure un art total, et que même si le régime stalinien a su mener une chasse éperdue aux avant-gardes artistiques, que malgré tout et bien cet art stalino-jdanovien a dans une certaine mesure, à sa façon, en transformant comme dit Baudrillard ce qui était d'ordre utopique en ordre contre-utopique ou dystopique, et bien a été la réalisation malgré tout de ce programme d'un art total.
Toujours est-il que cette notion de transdisciplinarité évoquée pour la première fois par Piaget est restée pendant un certain temps quelque peu utopique, quelque peu fumeuse, et est restée sous-jacente pour réapparaître plus récemment en rapport avec les mutations aujourd'hui du capital postfordiste comme on dit, c'est à dire avec la nouvelle organisation du travail qui est en train de se mettre en place.
Si la division des disciplines ou le mouvement de disciplinarisation était lié au mouvement ou à la division du travail dans la sphère économique, et bien qui dit nouvelle division du travail, avec aujourd'hui ce qu'on appelle le postfordisme, et une économie postfordiste, et bien dit nécessairement aussi une nouvelle division du travail entre disciplines. C'est cela qui sans doute, simplement en mon sens, amène une remise au goût du jour de cette notion de transdisciplinarité. C'est là qu'il faut toujours se méfier, parce qu'effectivement ces notions peuvent être liés à des facteurs économiques qui en sont une partie seulement et c'est ce que je reproche à une revue comme Multitudes, c'est de faire l'apologie finalement de ce capital postfordiste et d'une économie cognitive même si je n'aime pas du tout la notion, au lieu de considérer que c'est quelque chose contre lequel il faut effectivement toujours lutter. Il faudrait encourager le capitalisme new look en quelque sorte à se mettre en place contre l'ancien capitalisme, et bien là encore comme dit Balibar, le nouveau est aussi condamnable que l'ancien. Ces notions peuvent très bien aller dans le sens de ce mouvement qui est en train de se passer au niveau mondial sur le plan économique.
En tout cas donc, aujourd'hui on peut parler effectivement non seulement de transdisciplinarisation, mais de dé-disciplinarisation, de déterritorialisation des disciplines, mais avec le danger là encore d'en revenir aussi à ce que je disais, c'est pour ça que je faisait ce rappel, d'un ancien idéal d'un savoir unifié. Il ne faut surtout pas en revenir pour autant à une conception unique, à la conception d'un savoir unifié etc. C'est l'un des dangers en tout cas que guette aujourd'hui la notion de dé-disciplinarisation ou d'indisciplinarisation.

C'est ce qui a poussé la Commission Gulbenkian pour la restructuration des sciences sociales présidée par Wallerstein, avec le rapport Ouvrir les sciences sociales, à revendiquer pour sa part - même si c'est une commission très officielle, on ne peut plus établie, et institutionnelle et pas du tout un rassemblement de gauchistes - ce qu'ils appellent un universalisme pluraliste ou un pluralisme transdisciplinaire. C'est le terme qu'on trouve sous la plume de Wallerstein, un pluralisme transdisciplinaire, c'est à dire l'idée qui n'est pas inintéressante mais c'est celle, pour ne pas avoir à en revenir justement au projet d'un savoir unifié, d'un savoir unique qui unifierait comme c'était le cas du physicalisme karnapien, tous les savoirs et toutes les disciplines distantes, mais d'être dans une transdisciplinarité et d'avoir autant d'entrées en matière aussi, c'est à dire d'avoir une multiplicité d'approches toutes transdisciplinaires, une pluralité d'approches qui ne soit pas pour autant une pluralité de disciplines.
Cela est une tentative de réponse au risque de transformer chacune des approches en une nouvelle discipline, de reterritorialiser ces approches bien entendu. Le plus souvent ce à quoi on a assisté c'est plutôt à l'apparition de nouvelles disciplines aux croisements de disciplines existantes, donc effectivement à une reterritorialisation, à une redisciplinarisation de ce qu'on appelait par exemple les sciences de la communication que je déteste entre toutes, les sciences administratives, les sciences du comportement, les sciences cognitives encore une fois, ou parce que maintenant ça fini par entrer en France avec un peu de retard, ce que dans les pays anglo-saxons on appelle les Cultural studies.
Les Cultural studies remettent en cause à la fois l'opposition traditionnelle entre disciplines, mais aussi l'opposition entre art prétendument authentique de type moderniste, et culture ou si vous voulez subcultures, ou entre culture et subculture, mais qui n'en sont pas moins disciplinaires et se sont elles-mêmes émiettées, ou les classes se sont elles-mêmes émiettées, en une quantité de nouvelles disciplines, puisque cela a donné lieu aux Visual studies, même si Mitchell dans un article paru récemment rejette cette parenté entre les Visual studies et les Cultural studies, donc aux Visual studies, Performance studies, Science studies, Subaltern studies - on y reviendra - Postcolonial studies, Ethnic studies, Black cultural studies, Multicultural studies, African studies, Diasporic studies, Trauma studies, Minorities studies, Women studies, Gay and lesbian studies, Gender studies, Queer studies, etc., il y en a encore beaucoup d'autres. C'est pour dire qu'il y a une redisciplinarisation.
Si vous voulez les Cultural studies qui étaient au départ l'idée d'une distinction entre poésie, sociologie, esthétique, philosophie, etc. ce qui était plutôt sympathique, finalement ça a débouché, ce dont en France on ne aperçoit pas trop parce qu'en France on est toujours un peu à la traine, sur cette multiplicité de disciplines qui ont émergé en tant que telles.
Ce que je disais déjà tout à l'heure, comme le disaient Deleuze et Guattari dans l'Anti-oedipe, toute déterritorialisation est suivie malheureusement d'une nouvelle reterritorialisation, toute dé-disciplinarisation est suivie d'une nouvelle redisciplinarisation, c'est à dire l'indisciplinarité est toujours menacée par la re-disciplinarisation.
Hors c'est ce qu'on constate aussi en art depuis les années 60. Avant même le postmodernisme, on assistait effectivement au rejet du fétichisme moderne des média, c'est à dire qu'on avait non plus peinture, sculpture, ni même photographie, malgré la transition de l'art vidéo. L'art vidéo était catégorisé avec l'art conceptuel, l'art minimal, mais la notion d'art vidéo était une notion confuse et aujourd'hui on parle d'artistes qui font de la vidéo et non plus qui font de l'art vidéo, mais qui avait un pied dans les média, et un certain nombre d'artistes cherchaient la spécificité de l'art vidéo, et un pied dans l'art sans spécificité de média. L'art vidéo est donc une notion intercalaire, intra si je puis dire de ce dont je parle et puis après on a eu le pop art, et effectivement l'art minimal, l'art postminimal, l'art conceptuel, postconceptuel etc. et tout ça qui ne se définissait plus par rapport à un medium en tant que tel mais avec cette notion effectivement d'art en général.
Ce même si aujourd'hui, on assiste à un retour en force sous différentes formes du néomodernisme, avec Michaël Fried, qui reprend le modernisme de Greenberg, Foster même, ancien compagnon de route de Krauss dans la revue Oktober, Rancière également - ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas des choses intéressantes chez ces auteurs. Foster se propose dans son dernier ouvrage paru en français d'en revenir à la séparation, à la distinction, la séparation des média entre eux, la séparation de l'art et de la vie, et revient à tout ce contre quoi il avait lutté aux côtés de Krauss et d'autres. Krauss elle-même est revenue en arrière. Les années du postmodernisme sont loin derrière nous ! Si vous prenez son article "Réinventer la photographie", elle-même parle de réinventer le medium de la photographie. Malgré tout même s'il s'agit de le réinventer, c'est un retour effectivement à la notion même de medium que dans d'autres textes elle avait abordée, où elle-même plutôt parlait de postmédia.
Ce qui pourrait être davantage intéressant, c'est non pas que chacun réinvente mais invente, non pas réinvente les disciplines en réinventant la photographie, en réinventant la peinture, mais que chacun invente sa propre discipline en inventant ses propres méthodes, au lieu de suivre une méthode, ou d'adopter les objets d'une méthode préexistante, mais ce qui me gène malgré tout dans l'idée que chacun pourrait inventer sa propre discipline, c'est cette dimension du chacun où on retrouve une notion d'auteur.
Rien n'a été pour moi plus absurde que la méthodologie. Il n'y a pas de méthode en général, je suis tout à fait hostile à la notion de méthode en général, d'une méthode précodée une fois pour toute, c'est la pire des aberrations qui puisse y avoir. Ce qu'il faut ce n'est même pas d'avoir chacun sa méthode, c'est d'inventer à chaque fois sa méthode. Une nouvelle recherche implique à chaque fois une nouvelle méthode. La méthode fait à chaque fois partie même de la recherche. Dans une recherche, c'est le fait d'inventer à chaque fois sa méthode qui importe, non pas le fait d'inventer une méthode qui soit personnelle en tant que telle où on retrouverait la notion d'auteur parce qu'il y a aussi un retour hélas à cette notion d'auteur aujourd'hui, mais le fait de chercher effectivement toujours de nouvelles méthodes liées aux objets d'étude qui sont les votre à mon sens et qui suivent un processus de formalisation ensemble.
Une autre chose dont je voulais vous parler, c'est la notion qu'on trouve aussi chez Derrida, mais dont je vais dire deux mots comme ça au passage, la notion de déconstruction chez Derrida où il n'est pas question seulement de dé-disciplinariser mais de déconstruire la différence entre les différentes disciplines. La déconstruction, c'est le fait de pouvoir lire un ouvrage de philosophie de Nietzsche ou de Heidegger comme un ouvrage de poésie, un ouvrage d'Hölderlin, lu comme un ouvrage de philosophie. C'est la déconstruction entre les disciplines mais pour Derrida, déconstruction, ce n'est pas destruction. L'idée de Derrida, je n'ai pas le temps de développer, c'est cette déconstruction malgré les notions quand même toujours générales, je pense toujours au poststructuralisme que j'aurais voulu regarder plus en détail, de texte, qui reste accrochée à la notion générale de texte.
Egalement dont j'aurais voulu parler aussi un peu, c'est d'une notion d'un auteur avec qui je suis extrêmement critique, Brian Holmes, et c'est la notion d'extra-disciplinarité que je trouve extrêmement floue et aussi peu convaincante que possible. Brian Holmes précédemment membre du comité de rédaction de la revue Multitudes, auteur d'un texte qui s'appelle "L'extradisciplinaire" paru non pas dans la revue Multitudes mais dans un catalogue de l'Arc lors de l'exposition Traverses en 2001 où Holmes donc, fait état d'une révolte anti-disciplinaire dans les années 60-70 dont selon lui les travaux de Foucault fournissent le témoignage le plus profond dans le sens d'un rejet des attitudes autoritaires, de la société occidentale, en opposition à ce que Adorno dans ses études sur la personnalité autoritaire appelait la personnalité autoritaire anti-démocratique, potentiellement fasciste, dominée par la rationalité instrumentale - je vous le rappelle, c'est une notion de base de l'Ecole de Francfort, le formalisme de la raison à l'ère du capitalisme industriel. Holmes lie cette personnalité autoritaire à une disciplinarisation des savoirs et oppose cela à l'époque actuelle avec l'économie postfordiste avec ce qu'il appelle la personnalité flexible, ce qu'il a développé dans un autre texte, "Réveiller les fantômes collectifs" au sens réticulaire de la personnalité flexible dans lequel il oppose ce qu'il appelle la personnalité flexible à la personnalité autoritaire. Cette notion de flexibilité dit-il, faisant référence à Boltanski et Chiapello au sujet de la révolte anti-autoritaire et de la critique artiste dans les années 60 qui auraient été réappropriées par le nouvel esprit du capitalisme, soit ce qui était pour lui le fait chez Foucault lui-même - même si c'est absolument pas du fait de Foucault en réalité - d'une révolte anti-autoritaire, et bien aujourd'hui est devenue l'idéologie dominante si l'on peut dire.
Ce qu'il appelle la personnalité flexible, après avoir été quelque chose de progressiste, et bien serait devenu aujourd'hui l'idéologie même correspondant au mode de production du capitalisme actuel.
L'idée de Holmes est que si la personnalité flexible est devenue l'idéologie du néolibéralisme et sous ces conditions dit-il on pourrait très bien souhaiter un retour aux disciplines comme c'est déjà le cas de Foster, voire de Krauss, mais ce qui n'est pas le cas de Holmes lui-même. Holmes cherche à opposer pour sa part ce qu'il appelle l'extradisciplinarité, qui est une notion qui reste extrêmement vague à mon sens, où il s'agit d'artistes qui cessent dit-il d'être simplement des artistes, et qui évoque une notion qu'on trouvait déjà chez Adorno. Adorno tout moderniste qu'il était à la fin de sa vie, dans L'art et les arts précisément, parlait d'effrangement entre les média, d'effrangement entre les arts ou plus généralement d'effrangement entre les disciplines. La notion d'extradisciplinarité dans une certaine mesure évoque celle d'effrangement dont traitait Adorno avec celle d'une collaboration transverslisante des disciplines, étant pour tout la notion de transdisciplinarité suivant des enchevêtrements hétéroclytes avec dit-il les philosophes, des philosophes qui ont cessé d'être simplement des philosophes, des thérapeutes qui ont cessé d'être simplement des thérapeutes, des militants qui ont cessé d'être simplement des militants, des critiques qui ont cessé d'être simplement des critiques, etc. avec une idée relativement proche de celle de Rancière de la légitimation du musée, à l'opposition de ce qui était la conception des avant-gardes qui entendaient rejeter l'assimilation muséale et l'indifférence à ce qui est la pro-conception aussi. Là où Rancière légitime le musée comme espace disciplinaire - l'art, dans son ouvrage Le spectateur émancipé à propos duquel je suis extrêmement critique, ne pouvant selon lui n'avoir lieu que dans des lieux de l'art, des lieux relativement autonomes et où pour Rancière dans une ligne toujours très néo-adornienne même si Adorno finalement s'en dégageait, c'est cette autonomie même du lieu artistique qui permettrait l'hétéronomie - pour Holmes le musée serait l'espace extra-disciplinaire par excellence, et serait pour lui dit-il, l'une des rares institutions où l'on pourrait encore se réunir autour d'un travail en commun entre différentes disciplines.
Cette notion d'extra-disciplinarité a été reprise par Suely Rolnik, critique d'art brésilenne, dans un texte publié par la revue Multitudes où elle donne comme exemple d'extra-disciplinarité le travail d'une excellente amie à moi autrefois, Lygia Clark, artiste, brésilienne aussi, mais et d'ailleurs j'ai rompu avec elle à ce moment là, quand Lygia à la fin de sa vie est passée à l'art thérapie. L'art thérapie chez Lygia Clark selon l'analyse qu'en fait Suely Rolnik, est l'exemple même d'extra-disciplinarité au sens de - sans avoir le bagage scientifique correspondant -, mais qu'on pourrait trouver aussi chez une autre artiste anglaise moins connue mais que Rolnik ne cite pas, Jo Spence, qui elle aussi est passée après ça à l'art thérapie, même si que ce soit dans le cas de Spence ou dans le cas Clark, il n'y a pas de collaboration comme c'est le cas pour Holmes, où Holmes lui parle de collaboration entre différentes disciplines.

La deuxième partie de cet exposé que je n'aurais pas le temps de faire, c'était de revenir effectivement sur ce que dit Foucault, à commencer par l'archéologie du savoir dans laquelle il ne parle pas encore de discipline en opposant à discipline, formation discursive, et puis l'ordre du discours dans lequel il revient à la notion de discipline, qu'il considère comme pour ainsi dire synonyme de formation discursive, puis après ça les textes de Foucault sur une autre question que je n'ai pas eu le temps de poser du tout, qui est la façon dont cette disciplinarisation des savoirs écarte en même temps ce que Foucault appelle les savoirs assujettis, comme ce que Deleuze appelait les savoirs mineurs ou ce que les études subalternes ont appelé les savoirs subalternes.

Jean-Claude Moineau est un théoricien de l’art.
Il a longtemps enseigné la théorie de l’art à l’Université de Paris 8 Saint-Denis dont il est co-fondateur de l’UFR Art.
Il écrit sur l’art et la musique actuelle.
Après des études de mathématiques et de musique, il développe, dans les années 1960, de nombreuses activités artistiques tournées notamment vers l’art conceptuel, la poésie visuelle, l’event, la performance, le mail art. Puis, comme tant d’autres dans le contexte des années post-soixante-huit, il interrompt toute activité artistique tout en continuant à avoir un regard à la fois prospectif et critique sur l’art en train de se faire.
Comités scientifiques, comités curatoriaux, nombreux colloques, et publications.
Auteur notamment de L’Art dans l’indifférence de l’art (PPT), Contre l’art global, Pour un art sans identité (Ère) et Retour du futur, L’Art à contre-courant (Ère/art 21).