Replier Rochechouart

 

Le projet est celui d’un roman. Il est en cours d’écriture, mais il prend aussi racine dans ma vie. Quotidiennement, je rejoue une histoire passée en cherchant à n’en rien savoir. Je la remets en scène comme si je l’improvisais pour la corroder de forces mimétiques, la dissoudre, m’en dégager. Ce roman consiste en une enquête qui mélange hasard et point de vue, réel et souvenir, maîtrise et déprise, comme les pôles d’un terrain magnétique propice à une dernière fête où tout sera consumé. Il entend attendrir les souvenirs les moins fixes, désorienter les images, perfectionner les affections. Au carrefour de ce texte, un mélange impur. Celui d’intimités où ma direction n’a pas de lieu.
Ça prend la forme d’un territoire. D’une zone liquide. Constituée. Régénérée, labile, inconsciente. Et si possible, le plus possible, silencieuse et affable. Deux boulevards étrangers l’un à l’autre sont reliés par des associations libres - des mots comme des licols -, dans le but de déloger la fiction, d’en extraire son arrière-pays, d’en expulser des personnages trop orgueilleux de leur constitution et de leur netteté. Deux espaces dans lesquels j’ai habité mais, avant tout, erré. Deux espaces où je suis morte et née. Deux séjours qui m’ont transformée, travestie, atteinte, éteinte. La colline aux Scorpions, la fontaine aux Rats Morts. La fin de Wust el Ballad, le début de Barbès. Entre deux boulevards du Caire et de Paris, écrire des passerelles, des passages, poser des seuils, des embrasures, entraîner des ouvertures, des fissures... Il s’agit d’étoffer un paysage mental comme une conurbation, jusqu’à saturation, pour que l’écriture ne soit plus en mesure d’incarner un seul drame. De libérer, par la topographie d’une limbe, l’éther du souvenir, de le saisir se volatilisant et de faire fi de son éclipse, pour enfin replier Rochechouart.

« Je suis née en 1975, à Fontenay-aux-Roses, mais on s’en fout puisque ce n’est pas moi qui écris mes livres. Moi, je fais des choses qui permettent à mes livres d’arriver, aux acteurs de mes livres d’arriver. Les conditions à mettre en place sont simples. Ce sont des conditions rituelles qui dérangent souvent. Je parle sans arrêt, tout haut ou dans ma tête, toute seule ou bien au téléphone. Je marche au hasard dans la ville, de préférence au crépuscule – marche et mots s’entraînent, s’entretiennent. Je réponds à ceux qui m’abordent par principe. On ne sait jamais, ils font peut-être partie du décor, du monde que j’attends. J’essaie de m’oublier. C’est facile quand je suis dans une ville. C’est facile quand je suis à Paris. Paris est tendre, je peux m’accroupir près de moi-même, être relevée par le vide, m’accrocher, me disputer. Je peux écrire depuis l’errance. Ecrire contre la mémoire et écrire dans mon lit. Mais je ne peux pas écrire seule. Ce sont les personnages qui m’entraînent dès qu’ils sont confirmés. Ils émergent lentement du coma que je mets en œuvre. Ils reviennent à la surface avant moi. Ils se concentrent, s’affirment, se confirment, et écrivent rapidement à ma place. Ils trouvent les mots justes. Ils y mettent du leur. Ils font des contorsions. C’est toujours leur chevelure qui me vient en premier, puis l’inclinaison de leur tête quand ils se parlent tout haut. Ils se lovent dans les mots comme dans un tissu. Ils tirent sur le tissu. Ils déchirent le tissu. Ils me demandent de le recoudre, d’estomper leurs balafres. Et sans que je ne m’y attende, à un moment donné, ils me tournent le dos. Alors je tente de terminer le livre. Je n’y arrive pas toujours. Je n’y arrive pas tout à fait. Je suis désorientée. Je suis mélancolique. Je dois retourner dans la vie. Une vie que je n’ai pas quittée mais que j’ai bien doublée. Elle est maintenant plus résistante. Plus résistante à l’écriture, à mes rituels aussi. Elle se moque de ma propension au vertige. Partout, elle a mis des filets. Son décor est pourtant le même que celui de mes livres. Le même grondement. Le même soleil éclaircissant, Paris. Sauf que tout y tient bien. Tout y est bien plus net. Il y a moins de chaos, moins d’enchevêtrement. Je reste dans la vie sans même l’idée d’écrire. Je ne fais pas ce qu’il faut faire. Je me distraie. Et rapidement, je me perturbe. Alors ça revient. Au détour d’un instant déceptif ou trop euphorisant point l’étoffe d’une chevelure, je suis de nouveau prête à me laisser guider. »


Zones intermédiaires #1, 06/12/2015